Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 114
Les soeurs brontë : le mystère du presbytère

Les soeurs brontë : le mystère du presbytère

Par Robert Lévesque, publié le 03/09/2019

Leur cas est unique, aux sœurs Brontë. On ne trouve aucune conjoncture équivalente dans l’histoire littéraire universelle. Voilà trois frangines, orphelines de mère et élevées par un pasteur désargenté dans un presbytère du fin fond du Yorkshire, qui vont toutes trois mourir jeunes, n’auront pas vraiment connu le monde et qui, sous pseudonymes masculins, ont chacune écrit au moins un chef-d’œuvre, les célébrissimes Les Hauts de Hurlevent, Jane Eyre et Agnès Grey

Il y a là un mystère — appelons-le le mystère du presbytère — que des générations de biographes, d’historiens et d’exégètes ont cherché à comprendre, à expliquer. Jean-Pierre Ohl, qui a consacré une biographie au contemporain des sœurs Brontë, Charles Dickens, s’est penché à son tour sur l’histoire de cette famille malheureuse et fameuse — les parents ont eu six enfants, cinq filles et un garçon, les deux premières sont mortes de tuberculose à 9 ans en pension dans une école non chauffée, les trois autres qui vont écrire mourront à 27, 29 et 39 ans, leur frère aussi doué va sombrer dans l’alcool et la débauche et mourir à 31 ans.

Romancier se faisant biographe, Ohl mène son travail en écrivain, il va chercher dans les détails le diable qui leur a fait tant de bien et tant de mal. Scène primitive selon lui, l’achat par le père d’une boîte contenant douze soldats de plomb qu’il donne à son fils, Branwell, en juin 1826. Il a 9 ans et ses sœurs Charlotte, Emily et Anne ont 10, 8 et 6 ans. Il cite Charlotte qui a raconté l’événement : « Branwell se présenta à notre porte avec une boîte de soldats. Emily et moi sautâmes du lit ; j’en attrapai un et m’exclamai : “C’est le duc de Wellington! Ce sera le mien!”. Quand je dis cela, Emily en prit un et dit que ce serait le sien. Quand Anne descendit, elle aussi en choisit un. Le mien était le plus joli. Celui d’Emily avait l’air sévère. Nous l’appelâmes Gravey. Celui d’Anne était une drôle de petite chose qui lui ressemblait beaucoup. On l’appela Waiting Boy. Branwell choisit Bonaparte. »

La fratrie va grandir avec ces « Jeunes Hommes », comme ils les appelleront, leur inventant des histoires, établissant deux clans, les O’Dean et les Îliens, leur écrivant des aventures, Branwell fabriquant des livres miniatures pour qu’avec ses sœurs ils écrivent une saga ; leur jeu dura au moins six ans (jusqu’à 12, 14, 15 et 16 ans) et des chercheurs qui ont consulté ce corpus enfantin y ont trouvé des éléments de fiction qui ont fait le passage des minilivres-jouets aux grands romans, le Wuthering Heights de Charlotte, le Jane Eyre d’Emily, l’Agnès Grey et La Châtelaine de Wildfell Hall d’Anne, tous de formidables et envoûtants récits qui ont traversé le temps, Cioran disant de ceux d’Emily qu’ils l’ont bouleversé, Virginia Woolf trouvant autant intenses que contenus ceux de Charlotte, Bataille incluant Emily dans son célèbre ouvrage de 1957 sur La littérature et le mal.

Est-ce à cause de cette histoire des « Jeunes Hommes » que les sœurs vont choisir de se cacher derrière des noms masculins lorsqu’elles se décideront à publier (c’est Charlotte l’aînée qui les poussa à le faire), tout en respectant leurs initiales? Charlotte Brontë devenant Currer Bell, Emily, Ellis Bell et la cadette, Anne, Acton Bell. Il est clair que ce choix de se présenter au lectorat avec des noms masculins était une façon d’échapper à leur condition de femmes dans une Angleterre conservatrice et d’aspirer à une considération d’auteur à part entière.

Autre élément de ce mystère du presbytère, l’audace qui marque le caractère de ces femmes dans le fait de décider de publier (leur horizon, sans cela, était de devenir gouvernante ou enseignante) et dans le fait d’écrire des romans qui allaient secouer la morale officielle, grafigner le vernis bourgeois, par exemple lorsqu’Anne, en 1848, propose un roman, La Châtelaine de Wildfell Hall, qui décrit une épouse quittant le foyer familial et constitue une apologie de la révolte féministe alors qu’Ibsen n’a pas encore fait jouer sa Maison de poupée qui ne sera créée qu’en 1879!

Autre élément encore, le père qui est un conservateur, sévère, qui se penche pour écouter la misère des pauvres et qui, dans sa bibliothèque, où grandira sa progéniture, possède les œuvres de Walter Scott, de Shelley, de Milton, de Coleridge et même de lord Byron, qui ne sont pas tous des livres d’église et que dévoreront Branwell, Charlotte, Emily et Anne durant leur jeunesse passée presque entièrement dans ce presbytère de pierres sombres entouré d’une vaste lande où l’on ne trouve pas âme qui vive et où la nature sauvage va tant marquer ses filles, en particulier Emily, la délicate Emily qui donne le plus fort des romans Brontë, ces Hauts de Hurlevent que je viens de relire et qui m’a à nouveau ébranlé, passionné, secoué, tant ce récit marie l’amour à la violence et vice versa, tant un personnage détestable comme Heathcliff cache en lui un amoureux total, entièrement désespéré.

Avec Jane Eyre, Charlotte signe un roman plus autobiographique puisqu’elle y fait vivre une femme dont la vie est mise au service de familles plus ou moins ingrates, hautaines, chez qui elle exerce la fonction de gouvernante, ce qu’elle a fait dans la vie. Mais là encore, les descriptions d’affrontements, de déchirements, de solitudes et d’ingratitudes sont poussées à fond, étonnantes sous des plumes de femmes du XIXe siècle, et en même temps offrant des pages où le sentiment de l’amour est purement analysé, délicatement établi, fortement senti.

La scène la plus impressionnante dans la vie réelle des sœurs Brontë, Ohl nous la fait vivre lorsque Charlotte, cassant le vœu d’anonymat total qu’elle et ses sœurs s’étaient juré de respecter, entre dans le bureau du père et lui tend un exemplaire du Jane Eyre de Currer Bell, lui révélant qu’elle en est l’auteure et lui demandant de le lire. Estomaqué sans le montrer, il le lira et au salon à l’heure du thé, le lendemain, il dira qu’il l’a trouvé « bien meilleur que je ne m’y attendais »…

Ce n’est qu’une fois Charlotte décédée en 1855 que le secret se dissipa. Les lecteurs croyaient que ces romans étaient écrits par un homme, un seul. Ils apprendront (cela deviendra une fierté littéraire anglaise) qu’ils étaient signés par trois femmes, trois filles de pasteur, trois Irlandaises nées en Angleterre.

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