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Les contours de l’infini

Les contours de l’infini

Par Maxime Catellier, publié le 20/06/2012
À l’invitation de la Maison de Victor Hugo, située place des Vosges, à Paris, Annie Le Brun s’est penchée récemment sur l’oeuvre de ce géant dont l’ombre ne cesse de s’étendre sur nos contrées imaginaires dans une tentative désespérée et fulgurante de tracer les contours de l’infini et de l’informe. Victor Hugo trace ainsi Les arcs-en-ciel du noir avec un langage qui prend racine dans ce qui nous échappe, car cet infini troublant où l’esprit brise ses chaînes et part aveugle dans l’inconnu est pour lui indissociable de la liberté. Liberté de dire, liberté d’aimer, liberté de faire: ce sont là trois pivots essentiels autour desquels s’articulera la vie de Victor Hugo, ainsi qu’Annie Le Brun le démontre brillamment en déclinant ses chapitres en autant de «Noir comme…», en écho aux fameux «Beau comme…» de Lautréamont.
Noir comme la jeunesse, noir comme le voyage, noir comme la liberté: Annie Le Brun parvient à retracer l’itinéraire passionnel de Victor Hugo en autant de prismes obscurs où viennent se dessiner lentement les visages tourmentés de sa soif d’infini: encore tout jeune, il assiste au dépeçage d’une victime par des soldats français stationnés en Espagne; plus tard, il est pris de vertige devant les gouffres de la folie où plongent son frère Eugène, et puis sa fille Adèle. La mort de sa fille Léopoldine, à peine âgée de 19 ans, inspirera à Hugo les plus poignants poèmes de ses Contemplations. Annie Le Brun démontre avec la vivacité d’esprit qu’on lui connaît que le langage de Victor Hugo puise sans cesse sa force dans ce noir aux mille visages qui peint à grands traits cette «arche de l’infini» qui manque cruellement à l’homme pour partir à la découverte de ce qui demeure inconnaissable. Tout comme elle offre au lecteur une visite bouleversante de la maison où Hugo a passé une partie de son exil, à Guernesey, dans la Maison Hauteville, en en décrivant la construction baroque et la «maison de verre» qui servit d’atelier au poète, perchée entre ciel et mer au sommet d’un escalier en spirale s’enfonçant dans l’obscurité.

Au coeur de ce livre bouleversant illustré par les encres inquiétantes de ce poète à qui ne manque que le manque, Annie Le Brun poursuit la réflexion amorcée par son essai Si rien avait une forme, ce serait cela (Gallimard, 2010), en s’intéressant de nouveau au Promontoire du songe, ce texte où Hugo, avec trente ans de distance, revient sur la stupeur qui le saisit lorsque, un soir de l’été 1834, il est invité par l’astronome Arago à contempler la lune au télescope. Annie Le Brun préface d’ailleurs une nouvelle édition de ce texte qui vient de paraître dans la collection «L’imaginaire», chez Gallimard.

Tant qu’à parler de réédition, on ne pourrait passer sous silence celle tant attendue d’Appel d’air, un essai de Le Brun datant de 1988, et n’ayant malheureusement rien perdu de son inactualité. Dénonçant avec vigueur les rouages d’un monde asphyxié par le réel, elle en appelle à l’insurrection lyrique, fondement même de la poésie, pour lui faire violence, non sans rappeler que «n’étant tenue par rien, la poésie possède depuis toujours le dangereux privilège d’aller vers ce qui échappe aux autres façons de penser».

«Rares sont les livres qui débattent de l’essentiel des idées, où il ne me viendrait jamais à l’esprit d’exercer une quelconque critique étant, sur l’instant, emporté vers cet au-delà où la parole transfigurée par la passion devient action.» Ainsi son ami Jean Benoît parle-t-il d’Appel d’air dans une lettre inédite adressée à Annie Le Brun. On ne saurait mieux dire.

Qu’importe maintenant
Quand il a claqué la porte du conseil d’administration des Écrits des Forges, nous pensions que l’auteur de Vingtièmes siècles retournerait naturellement vers Les Herbes rouges, maison qui a publié l’essentiel de son oeuvre depuis l’hétéroclite Faillite sauvage (1981) jusqu’à la sublime Théorie des catastrophes (2000). Signe des temps, c’est à ses amis Jean-François Poupart et Kim Doré, à la barre des éditions Poètes de brousse, que Desgent a offert un de ses livres les plus forts, Qu’importe maintenant. Après avoir fait éclater les filiations dans les instantanés déchirants de Portraits de famille (Écrits des Forges, 2010), Desgent poursuit son travail d’irrigation rythmique et sensible de la langue avec ce nouveau livre dont les accents furieux rappellent ces Deux amants au revolver (Les Herbes rouges, 1987) qui lançaient à l’époque: «Notre désir de mourir inquiète la morale.»

Le corps, toujours aux prises, chez Desgent, avec un monde dont le désastre carnavalesque déchiquette les moindres amours, danse ici malgré les «coeurs pétrifiés» de ceux qui «sont brûlés dans leur tête» et «n’ont plus de chair humaine». À ce carnage, le poète oppose un «Je» qui brûle à côté de l’histoire, impuissant à remonter le cours de la souffrance: «Je n’existe que dans la caresse trouée» lance-t-il dès les premières pages. Ce qui ne l’empêche nullement de retourner sans cesse vers ce corps à corps amoureux qui s’oppose au corps à corps de la démence guerrière. S’il ne se gêne pas pour affirmer que «quand la soif des baisers touche à la vie démesurée, / on appelle ça les noces du vide avec la chair», Desgent nous rappelle que «ça fait de vrais trous, l’amour dans le crâne.»

Qui donc participe à cette guerre que semblent veiller ces anges dans la neige qui recouvre petit à petit le champ de bataille où Jean-Marc Desgent se débat «afin de ne pas disparaître tout à fait»? Les corps traversés par la folle rumeur du monde et troués par une intarissable soif sexuelle se retrouvent danseurs dans une mécanique qui déraille à chacun de leurs pas, et broie leurs os pour n’en laisser que des enveloppes flottant au vent comme des anges. «Les sexes, on sait la misère que ça veut dire, / ça tombe comme du soleil dans les yeux, / avec ce qui n’est pas faux dans les mots.», écrivait-il dans Vingtièmes siècles (Écrits des Forges, 2005). Desgent poursuit ce travail exigeant et libre qui le place parmi ceux qui importent.


Bibliographie :
LES ARCS-EN-CIEL DU NOIR : VICTOR HUGO, Annie Le Brun, Gallimard, 142 p. | 31,95$ APPEL D’AIR, Annie Le Brun, Verdier, 120 p. | 14,95$ QU’IMPORTE MAINTENANT, Jean-Marc Desgent, Poètes de brousse, 64 p. | 15$
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