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Lectures et relectures

Lectures et relectures

Par Simon-Pierre Beaudet, Pantoute, publié le 14/06/2010
Dans Pourquoi lire les classiques, Italo Calvino soumettait au lecteur ce paradoxe: «Toute première lecture d’un classique est en réalité une relecture.» C’est pourquoi le lecteur peut parfois se surprendre lui-même: et si le «lu» était en fait «non-lu»? À l’occasion d’une réédition, des auteurs qu’on croyait connaître peuvent se faire (re)découvrir pour la première fois.
Pierre Reverdy, les marges de l’avant-garde
Le 26 mai 1924, le jeune groupe surréaliste, André Breton et Louis Aragon en tête, envoyait une note au Journal littéraire pour proclamer, avec la fermeté qui les caractérisait, que «Pierre Reverdy est le plus grand poète de ce temps», les auteurs ajoutant que son influence se faisait sentir pratiquement partout. Cet hommage inattendu a pris sa forme définitive dans le Manifeste du surréalisme où André Breton discute abondamment de la théorie de l’image poétique de Pierre Reverdy et, même si c’est pour la critiquer légèrement, il la fait passer à la postérité. Il n’en fallait pas plus pour classer Pierre Reverdy «dans les marges du surréalisme». Pourtant, s’il fallait ranger Reverdy dans un courant artistique, on le retrouverait plutôt aux côtés des cubistes, dont certains — Picasso, Braque, Gris — ont illustré ses premiers recueils, et dont les poètes — Apollinaire, Max Jacob — furent ses amis et ses inspirateurs. Durant les dix années qui vont de son premier recueil en 1916 à sa retraite religieuse de 1926, il participe aux activités de l’avant-garde parisienne et aux nombreux débats qui l’animent. Il fonde sa revue, Nord-Sud, et développe une oeuvre poétique des plus novatrices.

Cette nouveauté dans la poésie tient essentiellement à cette conception de l’image poétique selon laquelle elle «est une création pure de l’esprit» et doit naître «du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées». Ce faisant, Reverdy délaisse la comparaison et la métaphore traditionnelles — lesquelles impliquent toujours un référent ancré dans le réel — pour créer de véritables objets de création. Loin d’être outrageusement fantaisiste, son univers est au contraire structuré autour de motifs récurrents: la rue, la nuit, les ombres, les masques composent une espèce de carnaval nocturne où ce sont les sentiments du poète qui se mêlent et se renversent.

Ce premier tome des OEuvres complètes rassemble non seulement les oeuvres poétiques de ses premières années, mais également de la prose d’idées et des écrits sur l’art, des «romans poétiques», et des fac-similé de certains recueils qui laissent voir le soin minutieux avec lequel le poète traitait la typographie et la présentation matérielle de ses livres. Surtout, le volume contient un appareil critique — préface et notes — absolument remarquable, un travail d’une érudition rare qui fait de ce livre l’édition définitive des oeuvres de Reverdy, lequel sera complété d’un deuxième tome cet automne.

Emily Dickinson, la recluse d’Amherst
Emily Dickinson, née en 1830, n’est guère sortie de chez elle après sa trentième année. N’ayant déjà que peu de goût pour les mondanités, on la voit répondre laconiquement à une invitation à une soirée littéraire ainsi: «Je ne quitte plus la propriété de mon père pour aller dans une autre maison ou une autre ville.» Il faut la prendre au mot: c’est par correspondance qu’elle communique avec son frère, qui est son voisin immédiat. C’est ainsi qu’est né le mythe de la recluse d’Amherst sous lequel on la connaît le mieux. Pourtant, en dépit d’une traduction progressive dans la deuxième moitié du XXe siècle, sa poésie est demeurée mal connue dans le monde francophone; en voici le recueil complet dans un volume exceptionnel.

Emily Dickinson a compensé ce renoncement au monde par une sensibilité exacerbée et, dans ses meilleures années, une production poétique abondante. Son univers, restreint, prend pourtant des dimensions cosmiques. Les éléments de la nature, faune et flore, deviennent à la fois les acteurs et les métaphores d’enjeux d’une importance capitale, dans lesquelles se joue le destin du monde et du poète. La poésie de Dickinson brille d’abord par sa pureté formelle. Le plus souvent sous forme de quatrains, ses poèmes vont directement à l’essentiel: les sentiments, l’être, le rapport au monde. Ils ne sont pourtant jamais abstraits, comme en témoigne l’abondance du procédé de personnification. Surtout, le choix des mots est d’une extrême parcimonie: à travers le vocabulaire le plus simple va surgir, parfois, un mot rare dont l’orthographe donnera relief et rythme au texte. La prosodie toute personnelle de Dickinson, ponctuée d’abondants tirets, devient une forme de douce incantation profondément personnelle qui, pourtant, cherche toujours à rejoindre l’autre dans le sentiment de la vacuité de toute chose: «Je suis Personne! Qui êtes-vous? / Êtes-vous — Personne — aussi? Ainsi nous faisons la paire!» De son vivant, Dickinson n’a publié que six poèmes sur les 1789 que contient cette édition bilingue. La traductrice Françoise Delphy parle de son travail comme de «l’oeuvre d’une vie». Il s’agit en effet d’une édition impeccable faite pour rester dans les bibliothèques et en ressortir chaque fois que la nécessité, rien de moins, s’en fait sentir.

Jim Morrison, même pas mort!
Un mot en terminant pour signaler la réédition, dans la collection «Titres» de Christian Bourgois, de deux recueils de Jim Morrison, Wilderness et La nuit américaine. Il fallait remettre ces livres en circulation pour confirmer le mot de Calvino; en dépit de ce que la figure du chanteur des Doors soit des plus connues, l’auteur de ces lignes le lisait pour la première fois. Il s’agissait pourtant, effectivement, d’une relecture: on entre dans ces livres dans l’univers familier du roi lézard, le poète aux visions rimbaldiennes décrivant l’Amérique comme «un combo de tissus cérébraux, de sang, de merde, de sueur, de sperme et d’acier, assaisonné de graisse et de feu liquide». Amenant le lecteur dans son expérience mystique à travers les visions fantasmées de déserts, de grand-route, de capitales de néon, ses poèmes résonnent comme le récital d’une messe noire destinée à faire traverser «de l’autre côté» et libérer l’homme en le réin ventant. La force de l’écriture de Morrison tient à ce que, surtout aux yeux du lecteur contemporain, il fait sien tout le bataclan des auteurs beat sans jamais tomber dans le cliché; au contraire, sa poésie conserve l’urgence et l’énergie qu’on trouvait dans le rock des Doors.




Bibliographie :
Oeuvres complètes, Pierre Reverdy, Flammarion, 1470 p. | 62,95$ Poésies complètes, Emily Dickinson, Flammarion, 1472 p. | 79,95$ Wilderness, Jim Morrison, Christian Bourgois, 320 p. | 15,95$ La nuit américaine, Jim Morrison, Christian Bourgois, 256 p. | 13,95$
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