Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 112
Le souvenir de la vie

Le souvenir de la vie

Par Elsa Pépin, publié le 08/04/2019

Son cynisme légendaire et sa misogynie crasse en rebutent plus d’un. Pourtant, Houellebecq continue à nous fasciner. Il manie l’art de jouer avec ce qui rebute, révolte et dégoûte pour quiconque a encore un peu d’estime face à l’humain. Mais c’est là tout l’attrait qu’exerce son dernier roman : analyser en s’y vautrant à l’extrême la dépression de l’homme contemporain et chercher quel chemin a pu le mener si bas et quel autre, peut-être, pourrait l’y en sortir.

Sérotonine peut se lire comme un énième pastiche du roman narré par un héros dépressif et irrécupérable à la Houellebecq, dont les propos misogynes et misanthropes paraissent n’avoir pour but que de nous faire dégueuler l’humanité. Florent-Claude Labrouste a 46 ans. Il est ingénieur agronome, roule en 4X4 diesel à Paris, fume comme une cheminée et se vante de contribuer à détruire la planète. Il noie sa dépression par la prise de Captorix, un puissant antidépresseur qui augmente le taux de sérotonine sanguine, « une hormone liée à l’estime de soi, à la reconnaissance obtenue au sein du groupe », comme l’apprend Florent sur Internet, mais dont on signale bizarrement aussi l’existence chez les amibes. « De quelle estime de soi pouvaient bien se prévaloir les amibes? »

Aussi con que drôle, fin observateur de l’espèce humaine, Florent mène une vie sans désir, sans érotisme, confiné à la solitude la plus profonde. Son rôle au ministère de l’Agriculture consiste à soutenir l’agriculture française au sein de l’Union européenne, tâche complexe laissant les dirigeants de ce monde dans une totale indifférence, à laquelle le narrateur n’échappe pas, jusqu’à sombrer dans l’indifférence de son propre destin. De l’enfer bâti qu’est Paris à ses yeux, il passe à son propre enfer, « bâti à sa convenance ». Un jour, il choisit de tout quitter : la jeune Japonaise qu’il fréquente ainsi que son travail. Il devient un « disparu volontaire » parmi tant d’autres. Dans sa chambre d’hôtel minuscule, il fume et écoute des talk-shows excités à la télé, puis part en Normandie retrouver un ami d’enfance et une ex.

Pourquoi donner la parole à un con qui parle de la « chatte humidifiable » de la femme qu’il a aimée? Le lecteur attentif décèlera derrière ce personnage exécrable une posture chère à l’auteur, celle du plus désespéré des mortels, le prototype parfait du salaud égaré dans un monde qui justifie ses comportements sadiques envers lui-même et les autres, à partir duquel l’auteur interroge notre capacité à espérer encore. Ou peut-être à juste ressentir l’incertitude, comme Florent dans sa nuit sans fin : « l’idée que quelque chose dans les cieux va reprendre la main. » Comment racheter une civilisation qui a le dégoût d’elle-même? Comment survivre à un monde social qui est devenu « une machine à détruire l’amour »?

Le vrai sujet du livre, au fait, c’est l’amour, qui « restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi ». On comprend que Florent a déjà été amoureux mais qu’il a trahi l’amour et que pour cela, il croit mériter la mort. Repentant, notre vieil acariâtre cherche à comprendre comment le bonheur peut nous échapper à ce point. Selon Claire, son ex, « plus personne ne sera heureux en Occident […] nous devons considérer le bonheur comme une rêverie ancienne, les conditions historiques n’en sont tout simplement plus réunies ». L’univers de Sérotonine est un monde posthumanité, un monde où les grandes valeurs telles que l’amour, la solidarité, la compassion sont dissoutes, mortes. Mais dans le regard impitoyable que l’auteur pose sur la société contemporaine se cachent un idéalisme déçu, un ahurissement face à la bêtise de ce monde. Et contre toute attente, ce livre sème un dernier espoir au cœur du plus atroce et irrécupérable être humain, l’amenant jusqu’à une fin aussi surprenante qu’inespérée.

Sous des airs plaisantins et provocateurs, Houellebecq développe une fable philosophique sur le bonheur, l’amour et le libre arbitre absolument géniale, réussissant un réel tour de force qui consiste à introduire de l’humanité dans un être qui semble n’avoir plus aucune connexion avec elle. Il raconte comment un homme peut rompre avec la vie, mais conserver en lui son souvenir.

Vieillir ensemble
Pour contrebalancer le désenchantement de Houellebecq, rien de mieux qu’un livre comme Fair-Play. La Suédoise Tove Jansson, mondialement connue pour ses livres pour enfants mettant en scène les Moumines, pénètre dans le quotidien de deux femmes qui ont choisi de vieillir ensemble sur une île isolée. Mari est écrivaine et Jonna est artiste. Elles ont chacune leur atelier séparé par un grenier, un no man’s land impersonnel où courent des couloirs. Cette pièce commune qu’elles partagent est à la fois un lieu concret reliant leurs deux domaines, mais aussi un espace neutre, mitoyen, où deux âmes se croisent, le choc de deux humanités.

Les femmes échangent et sont assez dures l’une envers l’autre, comme on peut l’être avec les gens qu’on fréquente pendant plus de trente ans. Elles argumentent, discutent de films et d’art depuis des décennies. Parfois, Jonna préfère regarder un film seule, parce que même si Mari se tait, elle sait ce qu’elle pense et ça l’empêche de se concentrer. Leur passé se devine par les détails de leurs dialogues, leurs petits agacements et les espaces vides que l’on respecte. Ces questions qu’elles ne se posent pas. Elles commentent des films de Fassbinder, des westerns. « Les plus beaux films ne sont aux dépens de rien, déclare Mari. […] Ils aiguisent notre manière désordonnée de vivre, de nous prononcer avec légèreté en gaspillant temps, force et envie. » On a envie de dire que ce livre en fait autant. Il raconte comment les conversations peuvent être erratiques, à l’instar des vies humaines, et qu’il en tient à nous d’y mettre du sens. Pour ces femmes, l’art jouera ce rôle. Et c’est peut-être à ça que le pauvre héros de Houellebecq n’est jamais parvenu.

On les suit notamment dans un voyage à Phoenix, dans leur rencontre avec un vieil artiste excentrique nommé Wladyslaw, tout cela en menant leurs discussions sur les personnages du prochain livre de Mari, les sculptures en bois et les images créées par Jonna.

Drôle, ironique sans être amère, réaliste sans ignorer la part abstraite et fantasque de l’être humain, Jansson offre un petit bijou de prose douce et féroce, un condensé d’existence où quelques phrases, quelques gestes, portent en eux toute la parole et toute l’humanité. Divisé en dix-sept instantanés pris à même la matière brute de la vie, Fair-Play réinjecte du jeu, du rire et de la folie au cœur d’une vie bien entamée. Il n’y a pas meilleur antidote après avoir traversé le cauchemar de Florent-Claude Labrouste. Les conseils de Wladyslaw sont éclairants : « il n’y a qu’une seule chose à retenir : ne jamais se lasser, ne jamais devenir indifférent, ne jamais perdre sa précieuse curiosité. »

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