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Le pays des extrêmes

Le pays des extrêmes

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 14/02/2007
À force de trop la voir, on a fini par l’oublier. L’Amérique est pourtant sur tous les écrans, dans tous les journaux. Elle est disséquée dans les médias, décriée sur la place publique, romancée, glorifiée. Elle garde malgré tout jalousement son mystère. Et si, pour mieux connaître son voisin, il fallait aller y voir de plus près, comme l’a fait Stéphane Bourguignon pour préparer la rédaction de Sonde ton coeur, Laurie Rivers? Il peut s’avérer intéressant de comparer le doux fumet de Montréal avec celui de Des Moines: qui sait? À défaut de s’y transporter, parions que quelques bouquins feront sans doute l’affaire. Car c’est souvent entre les lignes des romans que nous parvient le reflet le plus fidèle de l’Amérique. Un reflet fragmenté, obstinément incomplet, et souvent hanté par de nombreux démons.
Une tragédie américaine
L’abondance des œuvres en provenance des États-Unis contraint à un choix déchirant. Au cours des trois derniers mois seulement, on a vu débarquer en librairie un cortège d’auteurs éblouissants, dont certains n’en sont qu’à leurs premières armes. Forteresse de solitude de Jonathan Lethem (De l’Olivier), Les Tondeuses à gazon de Stephanie Doyon (Rivages), Le Pays des ténèbres de Stewart O’Nan (De l’Olivier) ou Motel Life de Willy Vautrin (Éditions Albin Michel) auraient pu faire l’affaire, mais mon choix s’est finalement arrêté sur le duo formé de Jonathan Safran Foer (alias le jeune prodige) et de Chuck Palahniuk (alias le routier du roman noir, qui fait dans le reality-show macabre).

C’est du jeune Jonathan, à peine 30 ans et mine d’informaticien fringant, qu’il faudra certainement se méfier au cours des prochaines années. Déjà, avec Tout est illuminé, l’ancien protégé de Joyce Carol Oates avait montré une étonnante maturité littéraire; voilà qu’il étonne encore avec Extrêmement fort et incroyablement près. Sur les cendres encore chaudes du 11-Septembre, Foer a construit à partir d’éléments disparates une quête tendre et amère, narrée par un jeune garçon de 9 ans qui a perdu son père, employé au World Trade Center. Un an après ce mardi noir, Oskar Schell, c’est son nom, trouve une clé qui, croit-il, lui permettra de faire la lumière sur ce qui s’est passé ce jour-là. Mené rondement par un gamin un peu fantasque, fan des Beatles, origamiste et inventeur, le roman de Foer respire un joyeux génie. Le ton se révèle remarquablement maîtrisé, même si un brin maniéré et excessif. Il faut parfois s’accrocher pour en suivre le cours, mais allez oser demander à Oskar Schell
de ralentir....

L’originalité manifeste du projet de Jonathan Safran Foer ne se résume pas seulement dans l’approche qu’il a su adopter pour traiter d’un sujet difficile, mais aussi dans sa forme. Les ratures, notes et documents photographiques (certains, comme cette image d’un homme tombant d’une des deux tours du World Trade Center, vous glacent le sang) contribuent au souffle d’un roman qui procède par accumulation de preuves représentant autant de coups au cœur. Oui, le roman de Jonathan Safran Foer est extrêmement fort et près... de nous, lecteurs. Mais il demande une attention de tous les instants: la révélation n’en sera que plus agréable. Décidément, après L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss, dont j’avais chanté les louanges l’automne dernier, Foer, son mari, s’en tire fort bien. Aussi (la coïncidence est savoureuse et presque digne d’un roman), notons que Monsieur et Madame sont tous deux finalistes au Prix des libraires du Québec cette année. Voilà qui en dit long sur la qualité des deux bouquins. Toutefois, Madame a, sur ce point, un net avantage sur Monsieur.

Une comédie américaine
Plus dur et cru, le dernier roman-choc (ne le sont-ils pas tous?) de Chuck Palahniuk frappe aussi extrêmement fort et, comme son titre l’indique, «à l’estomac», en plus! À le lire, on serait plutôt tenté de dire qu’il frappe en dessous de la ceinture tant l’auteur de Choke et de Fight Club a visé bas, très bas. On connaissait l’affection de l’ami Chuck pour les escrocs et les épaves, mais la poignée de loques qu’il rassemble dans un théâtre pour leur faire subir la plus cruelle des expériences dépasse tout. Ils se nomment Comte de la calomnie, Sœur Autodéfense, Sainte Descente de Boyaux, Duc des Vandales, Mère nature ou Dame Clocharde. Ils ont tous répondu à une annonce qui proposait de se retirer du monde pendant trois mois afin de devenir écrivain. Tout le monde débarque avec son lot de fautes à expier. Les portes se ferment, les ennuis commencent. La nourriture vient à manquer, les morts s’accumulent et la délicate question de la survie de chacun se pose. Vous devinez la suite. La longue et pénible plongée aux enfers orchestrée par Palahniuk est entrecoupée des histoires personnelles de chacun, qui viendront se rejoindre dans une macabre course à qui sera le plus horrifiant.

Ami lecteur sensible, passe par-dessus les lignes qui suivent. C’est fait? Alors commençons. Comment faut-il interpréter des anecdotes comme celle à propos d’un jeune homme qui a perdu une bonne partie de ses intestins dans le filtre d’une piscine pour une simple histoire de frissons inusités? Que penser de cette inspectrice de police qui découvre que les poupées reproduisant fidèlement l’anatomie d’enfants en bas âge sont si populaires auprès de ses collègues en dehors des heures de bureau? Les hommes sont-ils si bas qu’ils en viennent à s’entre-tuer pour la gloire? À ces questions on pourrait ajouter: Palahniuk est-il brillant ou pervers? Et le lecteur, lui, dans tout ça?

Haunted, le titre original d’À l’estomac, donne un meilleur aperçu de l’incompréhensible sentiment qui se dégage lorsqu’on émerge de cette petite fin du monde. On reste hanté, c’est le mot juste. L’œuvre de Palahniuk a décidément de quoi laisser perplexe. Malgré les excès, l’auteur sait rassembler dans tous ses romans une poignée de preuves accablantes contre son pays, sa soif de célébrité, ses bas instincts. En cela, il faut le saluer bien bas. Deux réactions s’imposent donc devant un livre aussi dérangeant: on s’agenouille ou on le jette loin de soi. Vous voilà avertis, et les plus courageux apprécieront la (noire) balade. J’avoue qu’à ce jour, il a trouvé sa place auprès des autres Palahniuk dans ma bibliothèque, mais je n’ai encore trouvé personne à qui le prêter. Peut-être à toi, ami lecteur sensible?


Bibliographie :
Extrêmemement fort et incroyablement près, Jonathan Safran Foer, Éditions de l’Olivier, 448 p., 32,95$ À l’estomac, Chuck Palahniuk, Denoël et d’ailleurs, 538 p., 47,50$
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