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Le nez dans l’azur

Le nez dans l’azur

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 27/08/2007
À une époque dominée par la pensée magique et la soif d’un quinze minutes de gloire rédemptrice, alors que tout semble avoir sa clé (... du succès, de la création, de la confiance, du bonheur éternel...) ou son secret (... du succès [encore], de la sagesse, de l’harmonie, de l’amour...), il fait parfois bon fermer ses volets sur la clameur du monde et laisser les mots des écrivains nous livrer leurs clés et leurs secrets à eux. Ce qu’il y a de bien avec ces secrets, c’est qu’ils ne sont pas livrés avec un mode d’emploi, un guide pour en découvrir les arcanes ou le sens caché, lorsqu’il y en a un. Pris à la gorge par un emploi du temps qui n’avait pas grand-chose d’estival, j’ai donc préféré aux cures miracles et aux recettes faciles le risque d’aller me perdre dans des romans animés par une soif étonnante de liberté, comme on met le nez dans l’azur pour s’envoyer en plein visage toute la majesté du ciel.
Il y a de ces histoires qui nous accueillent comme les aubergistes bienveillants d’autrefois. Qui nous invitent à prendre un bon repas, à partager une anecdote ou deux, à siffler un dernier digestif (ou un avant-dernier si on pousse un peu l’hospitalité) puis à s’endormir dans une literie accueillante. En marge des récits sur les cicatrices de la mémoire ou les charges contre l’obscurantisme de notre époque, j’aurai donc préféré fréquenter, la belle saison durant, deux écrivains, Arto Paasilinna et Laird Hunt, qui partagent une volonté de faire réfléchir, à travers l’allégorie, sur l’essence des maux qui affectent les hommes et qui, afin de dépayser tout à fait, ajoutent un zeste de folklore envoûtant à leurs délicieuses fabulations. Les lecteurs assidus du journal le libraire ne seront guère surpris d’apprendre que j’ai un faible pour les écrivains qui nous emportent le plus loin et qui, souvent, sont ceux qui restent le plus près de nous. C’est une formule qui vaut pour plusieurs, cela dit...

Prenez l’exemple du Finlandais Arto Paasilinna, lui qui année après année couche sur le papier un autre éloge de la fuite, qu’il s’agisse de se jeter en groupe du haut d’une colline (Petits suicides entre amis), de suivre un lièvre curieux (Le Lièvre de Vatanen) ou de s’embarquer dans un taxi pour rouler en direction de n’importe où, au gré du hasard (La Cavale du géomètre). Auteur d’un peu plus d’une trentaine de romans, Paasilinna est une célébrité chez lui et peut se targuer d’avoir vendu plus de livres qu’il y a d’habitants dans son petit pays. En français, nous avons à ce jour eu droit à dix traductions seulement, mais il faut préciser que de l’autre côté de l’Atlantique, on est très fidèles au chaud Lapon qui, année après année, s’enfermerait dans sa cabane pour n’en ressortir qu’au printemps avec un nouveau roman dans les bras. Prolifique, monsieur Paasilinna? On peut au moins se réjouir en se disant qu’il y encore plus d’une vingtaine d’œuvres à découvrir, comme autant d’escapades au pays de l’indolence et de l’insolence, là où on arrête le cours effréné du monde.

Car on entre dans un roman d’Arto Paasilinna comme on retrouve de vieux amis au camp de pêche l’été. Tout y est: l’air pur, la rosée sur les vêtements oubliés dehors, la joie de retrouver les plaisirs simples comme jouer à courir à travers les arbres, philosopher autour d’une bière tiède et humer l’air vivifiant de la liberté. Le dernier opus de Paasilinna, Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen, ne fait pas exception et renouvelle une formule éprouvée depuis le célèbre Lièvre de Vatanen, mais qui fonctionne toujours. Remplacez le lièvre par un ours, le journaliste par un curé à la foi vacillante, poussé à la ruine, ajoutez une poignée de personnages truculents, et vous obtenez une fable réjouissante sur la libre pensée, le sens des valeurs modernes et le poids de la modernité qui pèse trop, parfois, sur nos épaules. La vie de curé n’offre plus grand-chose au pasteur Huuskonen, lui qui accumule les théories sacrilèges (Jésus serait en fait un stratège militaire redoutable), les folies (il se déniche une passion pour le javelot ascensionnel, où il suffit de lancer le plus haut possible et non le plus loin) et les coups de tête (il a accepté d’adopter un ourson nommé Belzéb). Il n’en faut pas plus pour provoquer son licenciement, sa dégringolade sociale et précipiter sa fuite, en compagnie de son ours, bien entendu. Un grand cru pour Paasilinna, dont on ne saurait que trop recommander la lecture pour traverser la froideur de l’hiver qui s’amène en traître.

De la Finlande, filons vers les États-Unis où réside un écrivain exceptionnel qui, sans prétendre se mesurer aux auteurs de grands romans américains comme ses confrères Annie Proulx, Cormac McCarthy ou Jim Harrison (qui viennent tous de faire paraître en français de nouveaux ouvrages, soit dit en passant), explore l’imaginaire des grands espaces dans une langue empreinte de poésie et où le sens, parfois caché, nous est livré au compte-gouttes. Découvert par Actes Sud en 2005 avec Une impossibilité, Laird Hunt ne partage sans doute pas les mœurs campagnardes et tranquilles de Paasilinna. Son univers, quelque part entre le conte et le tableau d’inspiration surréaliste, se présente comme une longue ode à l’amour sauvage, à l’amour perdu, à l’amour du souvenir de l’amour. Dans Indiana, Indiana, Hunt nous emmène dans la nature sauvage et dans le cœur des hommes, là où se brouillent souvent les limites du réel et du rêve. Ainsi, assis au coin du feu, Noé Summers revit les années passées dans sa ferme de l’Indiana et plus qu’à tout autre chose, il pense à Opal. De cette femme tant désirée, on saura peu de choses, sinon qu’elle a été pendant 42 jours le centre de la vie de Noé, son arche en quelque sorte, son refuge contre la tempête qui agite
constamment son esprit. Puis Opal est partie, emmenée parce qu’elle n’avait plus contact avec la vie et qu’elle s’était perdue dans sa tête. Il lui en reste du moins assez pour envoyer à Noé des lettres à la prose
parfumée de folie, certes, mais aussi de vers qui résonnent longtemps après que l’on ait refermé le roman de Hunt. Noé, qui a aussi des dons de voyant et qui aide parfois le shérif à coffrer les coupables, est certainement l’un des très beaux personnages de la littérature américaine. Un être d’ombre mais aussi de lumière, un être animé par la contradiction, donc, qui nous fait passer, comme l’indique le sous-titre du roman, de
«beaux moments obscurs de la nuit». À découvrir, si l’on veut se laisser envoûter par une prose délicate, parfois noire et refermée sur elle-même, ce qui n’enlève rien à sa beauté. On ne peut pas tout décrypter à grands coups de secrets et de clés. Il y a de la beauté dans l’inconnu. Surtout dans l’inconnu.


Bibliographie :
Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen, Arto Paasilinna, Denoël, coll. Denoël et d’ailleurs, 310 p.,34,95$ Indiana, Indiana. Les beaux moments obscurs de la nuit, Laird Hunt, Actes Sud, 224 p., 34,95$
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