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Le Festin d’Élégie

Le Festin d’Élégie

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/09/2002
La jeune fille à la perle m’attendait à la porte. Tignasse bleue, narine diamantée, elle mâchait sa bouderie au rythme de son baladeur, chiffonnée comme une pochade inachevée qui se serait jetée d’elle-même au panier, dans l’exaspération de son propre brouillon.

À voir comment Élégie prenait son nom au pied de la lettre, on remerciait le ciel que ses parents n’aient poussé la fantaisie jusqu’à la nommer Phèdre ou Ophélie. De ses yeux arrondis en couronnes mortuaires tombaient des œillets noirs de révolte, comme si, au fond de son caveau de silence, elle claustrait tous les dégoûts du monde.

Poussé par un sentiment paternel, Léo avait donc proposé à sa sœur de prendre Élégie à la librairie :

— Tu vas voir, Ariane va te la transformer en gourmande : c’est la Fée Dragée !

Non, la flatterie ne m’avait absolument pas émue : c’était le début d’octobre, les livreurs carburaient aux amphétamines pour venir à bout des envois d’offices de la rentrée, ainsi que des dépôts de Noël qui neigeaient déjà à nos portes.

— Puis ça, c’est sans compter mes retours de l’été qui sont en retard !

— Débrouille-toi comme tu veux, mais Élégie doit rencontrer les clients du dimanche !

Je n’ai pu qu’abdiquer face à l’évidence. Le Septième Jour, pendant qu’Il se reposait, s’orchestrait en nos murs une sémillante bacchanale, qui réintégrait l’hédonisme à l’état de culte païen. C’était le jour de l’étonnement sensuel, où la lumière prenait la pureté d’une cantate de Bach, tant dans les aubes de contemplation solitaire que dans les grasses matinées amoureuses. Le jour où, en changeant les vitrines, suspendu entre la naissance et l’oubli, on saisissait plus que jamais l’urgence de croquer à l’essentiel si fugace.

Ce matin-là, je remontais la rue avec euphorie, buvant jusqu’au vertige cette agonie si vigoureuse par laquelle potinaient les oies et crépitaient les arbres, tandis que les pommes trop mûres fermentaient sous le soleil, donnant à l’air un pétillement blond et sucré. Je ne me suis donc nullement émue de l’humeur d’Élégie. Et comme elle me demandait le cérémonial de son exécution, je lui ai pointé les rayons :

— Faut refaire l’ordre alphabétique.

Le regard catastrophé qu’elle a promené d’un étage à l’autre de l’immense magasin m’a procuré une satisfaction cruelle, mais je n’ai pu retenir un sourire de pitié en la voyant s’éloigner en se traînant les pieds :

— Tu parles si c’est plate, être libraire !

J’aurais pu cent fois lui prouver le contraire, mais Monsieur Perron venait de poser un plein panier de pommes sur le comptoir. Il a frotté un fruit contre la laine rugueuse de son chandail, puis l’a tordu brutalement en deux hémisphères, avant de m’en tendre un avec autorité :

— Tiens, ma démone ! Après ça, fais-moi croire que ça goûte pas bon, le péché !

Chacune des visites du cultivateur se répandait en corne d’abondance. Il me couvrait de lilas lorsqu’il apportait les premières fraises, ainsi que toutes ces fleurs aux noms de filles qui, de Marjolaine à Capucine, entonnaient la villanelle de l’été. Puis, il cassait la saison en rompant le cou aux épis de maïs : contre les reflets pourpres des paisibles aubergines s’affirmaient les contorsions redoutables des piments forts, tandis que les tresses d’ail feignaient le sommeil, et que les betteraves, encore terreuses, attendaient l’air vif du vinaigre bouilli pour entonner leur marinade wagnérienne. Mais là où M. Perron me régalait, c’est lorsqu’il m’apportait son « petit panier de mots », ses champignons et ses herbes aux noms encore plus ciselés que les parfums qu’ils déclaraient : pleurotes, morilles, chanterelles, coriandre, bourrache, pimprenelle…

Élégie levait les sourcils, jugeant exagérée la jubilation de ces si simples plaisirs. C’est alors qu’une dame l’aborda en rougissant :

— S’il vous plaît… Je cherche un livre… mais je ne connais ni le titre, ni l’auteur…

Élégie m’a lancé un regard désespéré, que j’ai bien sûr ignoré, froissant ma facture pour vérifier ma commande. Elle a donc soupiré avant de plonger :

— De quoi ça parle ?

C’est un livre sur les textures, qui associe les nervures du bois à des épopées, la croûte du pain à des blessures vives… Un livre où le fameux sommelier révèle enfin le secret de son vin chaud… et le grand chef français, sa recette de faisan aux pruneaux et au calvados… Sur la couverture, il y a un huard qui s’envole, dans la nuée dorée d’un lac endormi… on y dit que le grillon est un lambeau de nuit qui persiste… Vous voyez ce que je veux dire… ?

Élégie a secoué ses mèches bleues avant de se tourner vers moi :

— Ariane, pourrais-tu m’aid…

Elle me dévisageait, ébahie : mon couteau éventrait la boîte, mes mains éviscéraient fébrilement la bourre, pour atteindre les entrailles frémissantes de la saison : tirant à moi le fruit frais, soufflant dessus pour le libérer des copeaux de papier qu’avait laissés sa taille récente, je plongeais jusqu’aux cils entre les pages, ne cessant de caresser mon visage contre la pulpe poreuse, gorgée d’intelligence, qui mêlait ses relents de colle encore fraîche et de forêt résineuse.

Exaspérée, nous considérant tous comme une secte d’illuminés, Élégie a tourné les talons, et claqué la porte.

Mais elle est revenue tous les dimanches, mue par le désir irrésistible de confronter sa pulsation mélancolique à l’écoulement simple de la joie. Sans y prendre garde, sa conscience éclosait, apprenait à voir, s’entendre écouter, s’atteindre intimement pour mieux se relier à tout. Lentement, Élégie prenait goût à saisir toutes ces claires émotions qui palpitaient, en suspens, autour d’elle, lui gonflaient le cœur pour mener son ascension. L’éveil devint alors un festin, qui la rendit vorace.

Chaque soir, elle repartait les poches bourrées de papiers, sur lesquelles les clients avaient griffonné des références baroques qu’elle se hâtait d’absorber, la sensibilité de plus en plus affûtée par ces saveurs, ces hymnes et ces espaces qui se multipliaient pour elle, de façon exponentielle, à la mesure de sa curiosité. Le monde ne cessait de se révéler à elle dans une ampleur infinie, tandis qu’aux parois de son être assoiffé tambourinait une âme ivre de liberté, qui piaffait pour sauter la barrière, galoper hors d’elle-même, se pousser toujours plus loin, furieuse, éperdue, à la lisière de l’épuisement : là où la vie est à ce point ultime et absolue qu’elle change de nom.

Elle nous a quittés, un jour, tant l’ailleurs l’appelait de partout. Mais, sur le pas de la porte, elle s’est arrêtée pour se tourner vers nous :

— Avez-vous déjà remarqué que le vent retournait toutes les feuilles de peuplier, en un seul souffle mais bien une à la fois ?

Non, vraiment, il n’y avait pas de plus beau chant.


***


« Élégie in C minor Op. 24 », Gabriel Fauré, in Jacqueline du Pré, A lasting inspiration, , EMI
Le Livre du bonheur, Nina Berberova, J’ai lu
« Beauté du papillon », in L’Art de l’oisiveté, Hermann Hesse, Calmann-Lévy
L’Extase matérielle, J.M.G. Le Clézio, Folio/Essais
« Orgueilleuse musique de l’orage », in Feuilles d’herbe, Walt Whitman, Poésie Gallimard
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