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Le Cœur révélateur

Le Cœur révélateur

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 14/12/2004
L’écriture et l’horlogerie sont deux disciplines qui partagent plusieurs points communs. Ainsi, on use souvent de termes comme la « mécanique du roman », les « rouages d’un mystère » ou le « ressort  narratif » pour traiter d’un roman présentant une logique structurelle évidente et une cohésion particulière. D’accord, le « ressort » peut paraître tiré par les cheveux mais, au fond, cette « poétique de l’horloger » vient à point malgré sa banalité. L’horlogerie, comme l’imagination des hommes, tourne plus souvent qu’autrement en rond et de telles métaphores sauvent parfois critiques, libraires et lecteurs en mal de mots. Après avoir traversé des kilomètres d’écriture, on trouvera donc dans cette association un certain confort. Je ne ferai pas exception à la règle afin de donner, je l’espère, l’heure juste à propos de mes lectures récentes.
Mécanique du réel

Il faut bien avouer que cette entrée en matière doit beaucoup à la découverte, cet automne, de L’Étrange horloge du désastre, second recueil de nouvelles au titre évocateur de l’Américain Rick Moody, à paraître chez Rivages après Démonologie. On y trouve de nouveau les préoccupations de l’auteur de Tempête de glace (porté à l’écran par Ang Lee), qui ne cesse d’emprunter, en tant que témoin, les tortueux chemins de ses contemporains. Aux yeux de Moody, un mal étrange ronge l’âme de l’Américain moyen : l’ennui. La plus terrifiante des conséquences de cette épidémie est que l’univers se lézarde à coups de mensonges et de faux-semblants, censés remédier à ce problème. Ajoutez au fléau un manque de curiosité menant tout naturellement à la mort clinique de l’imaginaire, et vous obtenez un portrait à peu près juste des protagonistes peuplant la dizaine de nouvelles de ce recueil glauque, qui nous rappelle que le monde continue à tourner, mais plus en rond. Il suit plutôt un parcours chaotique selon un mouvement giratoire insolite qui risque de provoquer le malaise, comme le ferait un mal de mer imputable à une mer démontée. Un exemple : le narrateur de « Notes préliminaires », insensible à la décomposition de son mariage, enregistre les conversations de sa femme avec son amant et persiste à le faire en silence, croyant trouver, dans la découverte des véritables sentiments de son épouse, un sens à son échec. Dans « Tornade », un fils vivant dans le mensonge invente une histoire abracadabrante pour capter l’attention d’un père qui va ensuite colporter fièrement ces fabulations. Vrai ou faux, peu importe, l’important, c’est le voile dont on choisit de recouvrir le réel. Fortement autobiographiques, les nouvelles de Moody (excellemment traduites par Michel Lederer) dévoilent une « mécanique » du roman. Avec quelques tours de passe-passe narratifs, des culs-de-sac et des détours, les nouvelles de L’Étrange horloge du désastre nous rappellent que toute histoire est d’abord une fragile construction et que, parfois, pour bien lire entre les lignes, il faut d’abord avoir pris connaissance du manuel d’instruction. En contrepartie, on ne peut que conseiller la lecture d’À la recherche du voile noir, un roman de Moody qui démontre que l’autobiographie peut mener « à la découverte d’une identité collective ».

Savants rouages

Bien qu’on n’assiste pas, chez Pablo de Santis, à un dévoilement aussi intime du Moi, on note dans son très beau Le Calligraphe de Voltaire une même obsession pour la déconstruction de schèmes éculés, comme autant de vénérables éléments d’une architecture romanesque lumineuse. Engagé par Voltaire pour élucider une série de crimes fomentés par une organisation dont les ramifications rejoignent les hautes sphères du pouvoir, le héros de cette histoire complexe se déroulant au siècle des Lumières fait de singulières rencontres, comme celle de ce fabricant d’automates plus vrais que nature, de ce bourreau hanté par son métier ou de ce calligraphe génial (ou fou ?) qui utilise de l’encre empoisonnée pour ses manuscrits. Ce qui distingue l’œuvre de de Santis du pastiche du roman gothique rempli de pièges et de trompe-l’œil est l’aisance avec laquelle l’auteur réutilise avec finesse de tels archétypes. Révélé il y a quelques années grâce au Théâtre de la mémoire, mais d’abord avec La Traduction, un récit de facture policière à saveur borgésienne (faut-il s’en surprendre ?), de Santis explore sans répit les mystères de l’écriture et de la mémoire. Quel est donc le pouvoir réel de l’écriture ? Qu’ils manipulent les objets ou les mots, les inventeurs peuvent-ils reproduire le miracle humain et sonder l’âme comme on ausculte les ressorts et les balanciers d’un automate ? Autant de questions présentes au cœur de ce roman qui montre que les bonnes vieilles figures classiques sont inusables. À condition, bien entendu, de les agencer avec doigté.

Bruits du coeur

À propos de doigté, concluons cette dissertation sur l’étroite relation qui existe entre l’écriture et l’horlogerie afin de vous faire part de la profonde joie ressentie à la découverte de Stephen Carrière, auquel je pourrais affubler le surnom d’orfèvre de l’art du récit. J’insiste ici sur le fait qu’il s’agit bien de la découverte de l’homme ET de l’écrivain. Non seulement a-t-il esquissé, avec Une vieille querelle (voir le second volet du dossier « Les Bonnes Feuilles », page 35, novembre 2004), les premiers milles d’un parcours d’écrivain à surveiller de près, mais il assume aussi la direction de « La Vagabonde », une nouvelle collection de littérature étrangère aux Éditions Anne Carrière (sa mère). Celui qu’on devine lecteur d’auteurs sud-américains tels Borges et García-Marquez a eu du flair en publiant Sept histoires impossibles de l’Argentin Javier Argüello, que l’on compare sans vergogne et avec raison à Poe, Kafka et Borges. Mais comme dans Le Cœur révélateur d’Edgar Allan Poe (une référence littéraire décidément obligée), il y a de ces bruits du cœur qui refusent de cesser, même après la mort. Il y a donc de l’espoir.


Bibliographie :
L’Étrange horloge du désastre, Rick Moody, Rivages À la recherche du voile noir, Rick Moody, Éditions de l’Olivier Le Calligraphe de Voltaire, Pablo de Santis, Métailié La Traduction, Pablo de Santis, Métailié, coll. Suites Une vieille querelle, Stephen Carrière, Albin Michel Sept histoires impossibles, Javier Argüello, Anne Carrière, coll. La Vagabonde
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