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La planète bleue

La planète bleue

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 26/02/2008
Peut-être est-ce parce que, depuis quelques années, on commence (enfin) à comprendre la fragilité de notre planète bleue. Peut-être aussi qu’on en a ras-le-bol d’assister aux humiliations à saveur de politicaillerie et à l’indifférence des grands de ce monde envers le sort de celle que l’écologiste James Lovelock a gentiment baptisé Gaïa. Peut-être est-ce aussi dans l’air (vicié) du temps que de se tourner vers la nature pour puiser des leçons de civisme? On ne sait trop. Il s’avère toutefois étonnant de constater l’empreinte grandissante des préoccupations scientifiques et écologiques, qu’elle soit présentée sous des apparats burlesques ou sérieux, sur certaines œuvres littéraires récentes.
Un cri humain
Peut-être aussi que la nature dans toute sa complexité nous offre, à sa manière, une formidable métaphore de la vie, tout bonnement. Une métaphore de la compassion, de la tolérance, empreinte d’un zeste de mysticisme. Dans Le Cri de la baleine, récit de l’Américaine Lynne Cox que publiaient à la fin de l’année dernière les Presses de la Cité, on peut ainsi trouver un bon exemple de la leçon que nous lègue la rencontre du mystère de la biologie. Inspiré d’un fait vécu, cette histoire au ton léger et grave à la fois s’articule autour de la rencontre d’une nageuse émérite, en l’occurrence Cox elle-même qui, lors d’un entraînement dans les eaux du Pacifique, a été suivie par un baleineau ayant vraisemblablement perdu la trace de sa mère lors de sa migration vers le détroit de Béring. La jeune femme se lance alors un défi, celui de retrouver la trace de la mère et de sauver son ami marin. S’ensuit une histoire qui coule comme un fleuve tranquille où, au fil des pages, homme et animal vivront ensemble une aventure dont les conséquences iront jusqu’à bouleverser le regard que l’on porte sur la question de la responsabilité envers notre écosystème. Certes, il y a un peu de Sauvez Willy dans ce roman sans grande prétention sinon nous faire rêver et réfléchir, mais il faut accorder à Cox un sens de la narration juste, à défaut d’un style à tout casser, et un instinct de la mesure qui font de son livre une escapade agréable.

Découvrir la perle rare
Certainement plus riche tant sur le plan de la forme que sur celui du fond, À marée basse débute aussi par une histoire d’animal en détresse. Sauf que dans le cas de cet étonnant premier roman de l’Américain Jim Lynch, la bête en question, un calmar géant, ne survit pas à son naufrage dans la baie de Puget Sound, située dans l’État de Washington. Ce qui rend si remarquable cette découverte de Miles O’Malley, un petit bout d’homme fasciné par la biologie, les écrits de Rachel Carson et la faune marine, et provoque un tel remous dans sa communauté autrefois tranquille, c’est que personne à ce jour n’avait pu voir en vrai une de ces créatures mythiques. Aussitôt, le cirque médiatique se déploie et le monde entier ne parle plus que de ce petit « messie » qui a trouvé la créature fabuleuse. Mais Miles n’est pas le Messie, seulement un garçon doté de remarquables connaissances scientifiques pour son âge, mais auquel quelques mystères de la vie échappent encore. Ainsi, ses premiers émois amoureux, les relations houleuses entre ses parents et le cas d’une vieille dame malade dont il s’occupe le préoccupent davantage que la célébrité, somme toute passagère, dont il est auréolé. Si les premières pages sont fortement marquées par les références scientifiques, le lecteur se laisse emporter bientôt par un récit dont l’humanité éclot tout en finesse. Au cours de l’été, Miles va apprendre à vivre sur terre, avec ses misères et ses cruautés. La plume est habile, fine et drôle, avec juste ce qu’il faut de lyrisme et de références à la biologie. On s’en rend vite compte, entre le monde de la mer et celui des hommes, il n’y a qu’un rivage où l’improbable vient parfois s’échouer et où une étrange communion est à l’œuvre. À marée basse est un roman d’apprentissage fort, mûr et profond. Une perle comme on en trouve rarement et qui, pour peu qu’on lui laisse prendre son rythme, saura certainement ravir. Une découverte heureuse que publient au Québec les éditions Fides au mois de mars. Une pêche miraculeuse, en quelque sorte.

Des saumons et des hommes
Restons dans le domaine marin avec Partie de pêche au Yémen de l’Anglais Paul Torday, qui imagine aussi à sa façon une fine association entre le destin des poissons et celui des hommes à travers le récit d’une entreprise loufoque d’implantation de saumons dans les paysages désolés du Yémen. À l’origine du projet se trouve un cheik puissant convaincu que la pêche, noble sport où patience et paix intérieure jouent un rôle, parviendra à stabiliser la tension politique qui règne dans son pays. Aidé par le gouvernement britannique, qui voit dans cette entreprise une possibilité de distraire la population inquiète du sort de ses soldats en Irak, le puissant bonhomme engage une compagnie de courtiers et précise que la dépense est le dernier de ses soucis. Pris entre un ministère qui le force à agir malgré ses réticences (tout à fait normales, puisque chacun sait à quel point le projet prétend être casse-gueule et inutile), une femme qui gère ses émotions comme un budget d’opération, le docteur Alfred Jones, personnage principal de Partie de pêche au Yémen, n’a d’autres choix que de suivre les ordres et, malgré tout, tenter de réaliser ce projet loufoque. Construit d’originale façon et juxtaposant les courriels, les notes de service, les coupures de presse, le journal intime et la correspondance entre les protagonistes, le roman de Torday convainc et séduit par la fraîcheur de son propos. Et derrière cette comédie se cache, bien entendu, une savoureuse réflexion sur la corruption, les jeux de pouvoir et, disons-le, sur le fait que parfois, les humains se déplacent en troupeau et se révèlent plus souvent qu’à leur tour des bêtes. Un roman qui fait frétiller de plaisir et qui, espérons, fraiera du bassin des nouveautés printanières jusqu’à son lecteur.

Pour poursuivre l’exploration des liens fascinants entre la nature et les hommes, je terminerai en suggérant un recueil de textes savoureux signé Will Cuppy au titre tout aussi savoureux: Comment cesser d’exister (Anatolia, 152 p., 25,95$). Cuppy, mort en 1949, a fait partie de l’équipe qui a lancé le New Yorker; il s’amuse ici à dresser des portraits de poissons ou de dinosaures dont l’humanité et la douce absurdité surprend. Un projet farfelu qui se déguste avec plaisir. Merci aux éditions Anatolia de dénicher dans les abîmes de la littérature du XXe siècle des spécimens aussi spectaculaires d’humoristes! Enfin, les lecteurs plus sérieux que les sciences naturelles intéressent voudront certainement mettre la main sur Le Ver qui prenait l’escargot comme taxi et autres histoires naturelles de Jean Deutsch (Seuil, 280 p., 35,95$), publié dans la magnifique collection Science ouverte. La preuve, en quelques textes accessibles et souvent drôles, que la vulgarisation scientifique peut nous étonner et que plus que jamais, la connaissance des rouages de la vie nous en apprend plus qu’on pense sur notre monde.


Bibliographie :
Le Cri de la baleine, Lynne Cox, Presses de la Cité, 156 p., 24,95$ À marée basse, Jim Lynch, Fides, 364 p., 29,95$ Partie de pêche au Yémen, Paul Torday, JC Lattès, 384 p., 29,95$
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