Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 100
La face cachée du monde

La face cachée du monde

Par Elsa Pépin, publié le 07/04/2017

Que faut-il au couple pour survivre? Sur quel socle l’amour pérenne s’édifie-t-il? Il y a les raisons apparentes et celles enfouies dans les ténèbres. L’Américaine Lauren Groff trace dans Les furies un portrait du mariage des plus fascinants, tout en clair-obscur et révélant l’immense fossé séparant parfois l’image du couple et sa face cachée.

Ils étaient jeunes, tout juste 22 ans. Beaux, grands, promis à un bel avenir, Mathilde et Lotto se sont mariés en sortant de l’université, deux semaines après leur rencontre. Ils ont fait l’envie de leurs amis et, malgré quelques années maigres, ont réussi. Ce qui pouvait avoir l’air d’une idylle de jeunesse aura duré vingt-quatre ans. Le secret de leur durée? Le roman y répond et n’y répond pas, levant surtout le voile sur les ombres des amoureux.

Lancelot, surnommé Lotto, a perdu son père à l’âge de 13 ans et a dû quitter sa Floride natale pour rejoindre un pensionnat dans le New Hampshire. D’un adolescent renfrogné, il se transforme peu à peu en « Maître Queue », baisant tout ce qui bouge sur le campus de Vassar, jusqu’au jour où Mathilde entre dans sa vie. Créature mythique, « la plus pure qu’il n’ait jamais rencontrée », Mathilde provoque un véritable coup de foudre chez le jeune libertin. Le comédien raté sera alors propulsé en un dramaturge célèbre, sauvé par cette « sainte » qui découvre ce qu’il a écrit durant une nuit bien avinée et lui révèle son talent.

La première partie du roman relate donc la vie du couple, dont les nombreuses fêtes auxquelles ils prennent part constituent une sorte de condensé, depuis le point de vue de Lotto. L’auteure s’immisce avec brio dans la peau de ce monstre sacré, créateur narcissique, arrogant, misogyne, mais auquel on s’attache malgré tout. Des brillantes années 1990 où le couple vit d’amour et d’eau fraîche à la consécration de Lotto dans les années 2000, alors que le couple devient prospère, le récit suit leurs tribulations jusqu’à la quarantaine. Dans une langue foisonnante, une narration originale qui inclut des apartés de l’auteure, Groff crée une fresque à la fois intime et épique abondant de références aux classiques et à la mythologie. Ses personnages s’incarnent de manière puissante, autant dans le détail de leur sexualité que dans les tréfonds de leur âme.

Si cette première partie s’avère à la fois divertissante, lyrique et drôle, le roman, déjà complexe et dense, bascule en milieu de parcours et s’enrichit d’une autre dimension (et non la moindre). La seconde partie reprend l’histoire du point de vue de Mathilde. Groff n’est pas la première à user de cette technique – Le Quatuor dAlexandrie de Lawrence Durrell constitue sans doute un des plus grands modèles du genre –, mais l’habileté avec laquelle l’auteure vient déconstruire le mythe de l’amour bâti par Lotto pour révéler son envers est sidérante. Magistral, le roman devient un suspense psychologique, une partition finement tissée où les secrets révélés font faire volte-face à l’histoire. Celle qui a fait briller l’homme, l’épouse du créateur, la muse adorée et sanctifiée se révèle loin d’être seulement baignée de lumière. Au contraire, Mathilde est une créature de l’ombre, enfantée par les Furies. Sans être manichéen, le roman oppose deux versions d’une même histoire d’amour et démontre que « [l]e mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. Des omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes ». Est-ce donc ainsi que se bâtissent les mariages pérennes?

Sans réponse unique, offrant plutôt à voir un vaste champ d’expériences humaines faites de contradictions et de paradoxes, Les furies raconte, à la manière des grands mythes dont il s’inspire, les forces obscures qui nous dominent. Magnifique et terrible, ce roman à couper le souffle est une ode tout en subtilités aux silences de l’amour, un chant éblouissant inspiré par la face cachée de l’être qui demeure verrouillée même dans la plus grande proximité.

 
Lignes de fuite
Dans un autre registre, l’écrivain Sylvain Tesson nous emmène aussi vers la face cachée du monde, sur ces « chemins noirs » de la France qu’il sillonne à pied, dans une échappée, à la fois retraite et fuite. À la suite d’une chute le laissant diminué physiquement, Tesson, grand voyageur ayant fait le tour du monde à bicyclette, l’Himalaya à pied, la traversée des steppes d’Asie centrale à cheval et repris l’itinéraire des évadés du goulag, dont il a tiré des livres remarqués, choisit cette fois de marcher la France du sud au nord. Il emprunte ces chemins cachés, sous-bois, pistes à ornières reliant les villages abandonnés, parcourant une géographie de traverse épargnée par l’aménagement et qui permet la découverte d’un pays illégal et irréel. Dans une langue précise et riche, une poésie brute et élégante à la fois, Tesson s’inscrit dans la grande tradition de la philosophie naturaliste de Thoreau, offrant un récit de voyage dans ces lieux appartenant à « l’hyper-ruralité », cet arrière-pays abandonné par une France se voulant absolument « connectée » aux réseaux modernes. On suit l’écrivain sur ces sentiers de la liberté, définissant un cheminement mental qui le soustrait de son époque qu’il juge malade, orchestrant un repli volontaire, une « dissimulation existentielle » consistant à « ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité », à « se détourner, à disparaître ». Écoutant Épicure, qui disait « Dissimule ta vie », Tesson marche à rebours de son temps.

Les pas lents de ce promeneur attentif au moindre mouvement du paysage sont ceux d’une vie à l’écart qui prémunit du pire : « c’est-à-dire la défaite du temps et de l’espace ». Plus qu’un simple éloge des chemins de traverse, ce livre fabuleux est un réquisitoire contre l’endoctrinement généralisé dans nos sociétés où chacun marche au pas, subit l’envahissement des nouvelles technologies, la mondialisation, l’aménagement du paysage, des vies, perdant toute souveraineté. Pèlerinage pour cartographier le temps perdu, remontant l’histoire d’une France paysanne mourante, Sur les chemins noirs nous convie à l’expérience humaine du repli. « L’essentiel dans la vie est de s’équiper des bonnes œillères. » Ainsi vivent les amoureux et les marcheurs de l’ombre.

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