Chroniques

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 87
L’héritage de guerre

L’héritage de guerre

Par Elsa Pépin, publié le 02/02/2015

Que faisons-nous de l’héritage de guerre de nos parents et de nos grands-parents? Comment se transmet-il aux descendants? Bien que leurs démarches soient très différentes, Lydie Salvayre (Pas pleurer) et Frederika Amalia Finkelstein (L’oubli) se posent toutes deux en héritières qui revisitent les souvenirs de leurs ancêtres qui ont traversé l’histoire.

Pour Lydie Salvayre, écrivaine prolifique et reconnue à travers le monde, jamais l’idée d’écrire sur la vie de sa mère ayant vécu sa jeunesse en plein cœur de la guerre civile d’Espagne ne lui est venue avant ce jour, béni pour nous, lecteurs, car son roman est un pur chef-d’œuvre (d’ailleurs récompensé du prix Goncourt 2014). « L’heure est venue pour moi de les regarder », écrit l’auteure au sujet des événements de la guerre de 1936, et c’est en effet autour du regard que l’écrivaine construit ce livre à deux voix : celle de sa mère, aujourd’hui âgée de 90 ans, qui se rappelle l’été 1936 qu’elle vécut comme un enchantement, et celle de Bernanos, terrorisé, qui assiste aux atrocités commises par l’Église catholique et décide d’en témoigner dans Les grands cimetières sous la lune. L’auteure cède donc en alternance sa voix à ces deux témoins que tout oppose à première vue, donnant à voir et à entendre de l’intérieur cette guerre occultée, mais faisant aussi l’éloquente démonstration d’une solidarité par-delà les classes liant ceux dont la vie a été bouleversée par la guerre et qui ont été forcés à l’exil.

Dans un récit captivant, Salvayre laisse parler sa mère dont la vie a basculé à l’été 1936. Son frère, épris de la fièvre révolutionnaire, l’emmène vivre la « parenthèse libertaire » à Barcelone, quittant son petit village rétrograde pour embrasser ce qui lui apparaît comme un rêve, le début de la vraie vie, de la liberté, de tout ce que la révolution avait d’idyllique et de merveilleux pour une adolescente de 15 ans issue d’un milieu pauvre. C’est le combat des pères contre les fils qui ne veulent plus de leur sainte Espagne, mais aussi le combat du rêve contre la réalité, et les vies déchirées qui renvoient aux grandes déchirures d’un pays à feu et à sang. L’auteure raconte ce récit dans la langue de sa mère, un français truffé d’espagnol qui donne au texte une forte empreinte de vérité et des touches d’humour grinçant. « L’Histoire ma chérie est faite de ces enfrontements, les plus cruels de tous et les plus infelices, et aucune des pères du village n’en est prémunisé », dit-elle, avec une authenticité déroutante.

Parallèlement à ce récit émerveillé, le témoignage de Bernanos laisse de glace. Il raconte les crimes sordides commis par les nationaux franquistes encouragés par l’Église catholique, l’autre versant de la guerre, qui rejoindra aussi la jeune femme. Entre-temps, Salvayre nous emmène avec sa mère dans une trépidante aventure non dénuée d’ironie, de scènes tantôt cocasses, tantôt tragiques, où la lucidité se heurte à la candeur d’une jeunesse rêveuse, passionnée, avalée par la guerre. Nous suivons de près les affrontements qui divisent les villages, les familles, et le destin dramatique de la mère, dont les troubles de la mémoire lui ont fait tout oublier des événements vécus entre la guerre et aujourd’hui. « L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos : deux scènes d’une même histoire » que Salvarye nous livre dans un roman mémorable et poignant.

À la recherche de l’oubli
Pour Alma, la narratrice du premier roman de Frederika Amalia Finkelstein, la mémoire est une malédiction. L’extermination des Juifs la poursuit même si elle tente par tous les moyens d’y échapper. Hantée par les morts, Alma, qui a entre 20 et 25 ans et un grand-père juif qui a fui les camps de concentration, erre dans les rues de Paris tel un fantôme à la recherche de l’oubli. Ses fuites dans les jeux vidéo, les courses hippiques, la consommation de Coca-Cola, mais surtout dans les chiffres par une tentative de rationalisation de la violence et de l’horreur, rappellent celles de notre monde occidental qui peine à s’extraire du lourd passé de la Shoah. La jeune fille extralucide et philosophe incarne la mémoire chargée de notre société, saturée par le bombardement d’information et d’images sur la Shoah.

L’oubli se présente comme un roman existentiel sur la vie posthitlérienne et sur les moyens que nous avons développés pour y survivre. Avec beaucoup d’intelligence et quelques enflures, notamment de nombreuses digressions, Finkelstein construit son roman comme un traité philosophique sur la question de l’oubli et de la paix, posés comme des idéaux qui se butent à leur impossible accomplissement. « Je veux vivre dans un monde sans violence, neutre et harmonieux comme la Suisse [...] et je veux pouvoir écouter du Daft Punk sans penser aux chevelures de femmes tondues et amassées dans des bocaux », défend Alma. Sa conscience et sa lucidité trouvent bien un certain apaisement dans les jeux vidéo et les écrans, mais elle demeure incapable d’oublier, contrairement à cette jeune femme qu’elle croise un soir dans un souper, Martha Eichmann, petite-fille de nazi qui ne se souvient plus du nom du camp d’Auschwitz. Cette troublante rencontre entre la petite-fille de Juif rescapé de la Shoah, traumatisée et hantée par la guerre, et cette représentante du « succès de l’oubli » constitue la scène clef du livre. Le choc de ces deux descendantes montre à quel point l’héritage de la guerre diffère selon la place que les ancêtres ont tenue dans l’histoire.

Selon Alma, l’amnésie domine notre époque envahie par le virtuel. « Les écrans nettoient les mémoires »; le virtuel est « notre seul espoir d’oubli », affirme-t-elle. « Suis-je emmurée vivante par la trace qu’ont laissée sur moi mes ancêtres? », se demande-t-elle, hyperconsciente. Les thèses défendues par Alma, comme celle selon laquelle nous avons perdu la Seconde Guerre mondiale à cause du suicide d’Hitler qui, en s’ôtant la vie, a empêché les alliés de l’éradiquer, peuvent paraître poussées, appuyées ou trop théoriques, mais l’auteure s’en tire généralement bien, maniant habilement les idées et les mots. Avec un mélange d’analyse logique et d’émotions vives, L’oubli pèche parfois par excès de lyrisme, accumulant les grandes phrases-chocs et quelques clichés sur l’époque, mais pose des questions essentielles et brûlantes sur la transmission de l’héritage porté par les petits-enfants de l’holocauste et sur notre rapport tordu à l’histoire.

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