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L’art du faux (deuxième partie)

L’art du faux (deuxième partie)

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 10/04/2006
Plus j’y songeais, et plus je m’enlisais. Ayant cru bien naïvement avoir trouvé une coïncidence heureuse dans l’abondance des nouveautés, je devais vite me rendre compte qu’ils étaient en fait légion, les écrivains qui y sont allés, récemment, de leur apport à la dispute fascinante opposant les tenants du roman « vrai » et de la biographie « inventée ». Si les frontières séparant le vrai du faux, le scandale du canular, sont toujours aussi disputées, on n’a alors plus d’autre choix que de suivre la vague, troquant le scepticisme pour un mélange de naïveté et d’humour.
Mettons ainsi de côté notre crédulité, le temps de nous laisser convaincre que l’art du mensonge et du faux n’est, après tout, pas si mal. Notons d’abord que depuis la publication de la première partie de cette chronique (le libraire, mars-avril 2006), James Frey a livré ses excuses à ses lecteurs pour avoir embelli certains éléments de sa vie mouvementée dans Mille morceaux. L’élégante note, que l’on peut lire sur le site de l’éditeur canadien de Frey (www.randomhouse.ca), réussit, de façon étonnante, à convaincre le lecteur frustré de la sincérité de sa démarche. N’oublions toutefois pas que le livre de Frey, encensé ou pas par le cirque d’Oprah, a été d’un précieux secours pour plusieurs personnes mal en point s’étant reconnues dans son propos. C’est louable et, en somme, pas mal écrit du tout. Ce qu’il ne faudra pas pardonner, cependant, c’est la mise en marché de ce bouquin prétextant dire la vérité et seulement la vérité. Dossier clos, donc. Frey devra désormais compter sur sa seule imagination. À moins qu’il ne révèle toute la vérité sur le nouvel enfer qu’il vient de traverser.

À peine James Frey venait-il de s’effacer doucement des manchettes qu’une autre nouvelle est venue bousculer l’opinion, déjà peu reluisante, que j’entretenais à propos de certains de nos voisins du Sud. En soi, l’anecdote est un sommet d’ironie Made in USA : l’Association américaine des géologues du pétrole a récemment décerné un prix de journalisme à l’écrivain Michael Crichton pour son roman intitulé État d’urgence. Ce prix couronne une «réalisation journalistique digne de mention dans tout média qui contribue à une meilleure compréhension de la géologie, des ressources énergétiques ou de la technologie d’exploitation gazière ou pétrolière.» L’idée de récompenser une intrigue sensibilisant des millions de lecteurs au problème criant du réchauffement climatique semble un peu biscornue, non? En guise de réponse, le porte-parole de l’Association aurait rétorqué que le pavé de Crichton, publié chez Robert Laffont, livrait «le sens absolu de la vérité». Vraiment, rien que ça? Heureusement que l’auteur du Parc jurassique, toujours à l’affût de la moindre menace, nous a déjà avertis des dangers du clonage des dinosaures. Nous voilà soulagés.

La vie comme elle vient
Mais revenons à notre premier et fameux débat, au demeurant fort prometteur. Dans les rayons d’une librairie «dont-il-faut-taire-le-nom», nous avons découvert une alléchante Antibiographie d’un certain Wojciech Kuczok. Le titre, d’emblée, promettait. Le récit, un peu moins. Si la fréquentation d’une ville polonaise peuplée de mineurs et de fossoyeurs sur laquelle règne une grisaille quotidienne vous plaît, vous n’aurez pas de difficulté à vous laisser emporter par ce récit d’une grande noirceur, dont le ton désarçonne aisément les plus guillerets lecteurs. Décidé à régler ses comptes avec sa famille, le fils d’une maisonnée où pleuvaient les punitions et les coups durs se livre à un long et douloureux inventaire des sévices subis et des mauvais souvenirs. Au final, ce n’est pas le procès de ce clan où règnent ennui et indifférence dont il question ici, mais d’une volonté avérée d’en finir avec la misère des jours passés. Or, le projet de Kuczok laisse tout de même perplexe. Au fond, peut-être que c’est cela, une antibiographie : la biographie de quelqu’un dont on n’a pas envie de connaître la vie.

Dans un tout autre registre, l’existence selon David Sedaris, elle, n’est pas du tout grisâtre. Le titre du plus récent recueil de ce journaliste américain établi à Paris trahit déjà le décalage à l’œuvre dans ses pages : Habillés pour l’hiver. 22 épisodes de la vie d’une famille — presque —- normale. «Presque», en effet, puisque le romancier parvient à draper l’ordinaire d’habits burlesques du plus bel effet. Il n’y rien de bien extraordinaire, direz-vous, à dépeindre l’ordinaire selon un angle plus ou moins humoristique. Sedaris confirme pourtant l’exception à la règle, bousculant du même souffle l’idée selon laquelle il n’y a rien de drôle à la vie qu’on mène. Le ton charmant de cet écrivain possédant un sens affiné de la mesure et du mot juste séduit, à condition, bien entendu, de déguster lentement chaque anecdote. Au jour le jour, tiens, comme un journal intime qu’on aurait le droit de lire.

La vie comme on le veut bien
Et si les histoires sucrées-salées de Sedaris ne suffisent pas, terminons avec un cas particulier : celui de Nick Tosches. Ce journaliste rock, dont l’arrivée dans le domaine littéraire a provoqué une véritable révolution, rédige depuis quelques années des romans habituellement inclassables, touffus, à la fois érudits, puants de vantardise et de condescendance, et pourtant brillants dans leur genre. Car il y a effectivement un «genre Tosches», amalgame de savoirs livrés avec une nonchalance qui exaspère même les plus patients. Le Roi des juifs n’échappe pas à la règle. Se présentant comme une biofiction d’Arnold Rothstein, éminent gangster new-yorkais ayant sévi dans les années 20, le livre de Tosches contient également de bavards exposés sur l’histoire des religions, pour ne nommer que ce piège tendu par un écrivain qui, parfois, semble vouloir se moquer de nous. Malgré tout, après quelques chapitres, on discerne, entre deux interventions de l’auteur nous invitant à aller, par exemple, «pisser un coup» avant de poursuivre plus avant sa réflexion, une lointaine lumière dans les références obscures. Le Roi des juifs a tout du canular génial et de l’exercice de style pompeux : «Pourquoi est-ce que j’écris un bouquin pareil, et pourquoi est-ce que vous le lisez? On devrait se tirer de ce merdier et vivre un peu.» Au lecteur, maintenant, de voir dans cette tirade de Tosches une invitation à la lecture ou une gifle en plein visage.


Bibliographie :
Antibiographie, Wojciech Kuczok, Éditions de l’Olivier, 212 p., 36,95 $ Habillés pour l’hiver, David Sedaris, Plon, 227 p., 34,95 $ Le Roi des juifs, Nick Tosches, Albin Michel, 437 p., 31,95 $
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