Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 101
L’art de se recréer

L’art de se recréer

Par Elsa Pépin, publié le 02/06/2017

Les parents sont les premiers phares dans la vie. L’horizon éclairé par eux s’obscurcit parfois en grandissant, l’enfant découvrant un monde qui change de visage selon l’angle selon lequel on l’observe. Viennent ensuite les infinies possibilités de se réinventer. En témoignent les personnages des romans d’Éric Chevillard (Ronce-Rose) et de Michela Murgia (Leçons pour un jeune fauve), qui se recréent chacun à leur façon.

La transmission dangereuse
Venu à elle comme un « déchet rescapé d’une longue dérive », Chiru est un garçon de 18 ans qu’Eleonora prendra sous son aile pour tenter d’en faire un homme. Dans une œuvre de haute voltige psychologique qui n’est pas sans rappeler certains romans du XVIIIe siècle français (dont Les liaisons dangereuses), l’écrivaine sarde Michela Murgia raconte la relation tordue et dangereuse entre maître et élève, relation faite de sentiments complexes et contradictoires où l’ascension sociale passe par d’ambigus jeux de pouvoir.

L’actrice de 38 ans a abandonné son rôle de mentor à la suite d’un dénouement tragique, mais ne peut résister à Chiru, ce musicien en devenir chez qui elle reconnaît sa propre fêlure. C’est à son odeur de pourriture qu’elle se reconnaît. Eleonora a subi la dureté et la violence d’un père acariâtre qui l’a jugée dépourvue de grâce, de finesse puis d’intelligence. Face à la « sincérité sélective » du paternel, moyen tordu de légitimer sa cruauté envers sa fille, elle apprendra à mentir, puis à jouer la comédie, l’hypocrisie étant à ses yeux « le garant d’un résultat social plus intéressant que la franchise ». Retrouvant chez les parents de Chiru cette même prétendue franchise qui les autorise à dire tout ce qu’ils pensent, elle aura la certitude, malgré les vingt ans qui les séparent, que « ce garçon savait aussi bien que moi qu’il existe plusieurs façons d’être orphelin, et qu’avoir des parents morts est uniquement la plus facile à expliquer ». Puis, elle dira avec cette lucide clairvoyance à donner froid dans le dos : « je sus que je n’avais plus besoin de lui expliquer qu’une famille est le lieu où être le sang du sang signifie être la blessure l’un de l’autre. »

Dans ce roman philosophique à l’écriture précise et cinglante, l’auteure décortique avec finesse la relation de pouvoir et les jeux de domination qui régissent la relation entre deux êtres incandescents. Il y a l’expérience face à la jeunesse, la volonté de forger la personnalité selon ses principes – un être à son image –, mais aussi l’attachement qui brouille les cartes, la manipulation et le pouvoir de l’élève face au maître. Murgia excelle à décrire les subtiles tractations de l’esprit et du cœur. Les joutes verbales des deux protagonistes font sentir la vulnérabilité et les failles derrière les postures empruntées. Il est question du « bruit que produisent les certitudes quand elles se brisent » et de « certaines âmes [qui] possèdent une fêlure secrète, une fracture suspendue, qui échappe même à ceux qui la recèlent ». Entre l’image et l’illusion, les masques qui tombent sans jamais mettre à nu, Leçons pour un jeune fauve raconte les mises en scène de nos vies,à commencer par celles montées par nos parents desquelles toutes les suivantes découlent. Et lorsque l’héritage est pourri, tout reste à créer : « Les gens malheureux ont tout à gagner, car c’est depuis le gouffre qu’on peut rêver du ciel. Les gens heureux ont, en revanche, tout à perdre. Je n’arrive pas à concevoir de pire malheur que d’avoir un bonheur à défendre tous les jours. » Sombre et sensuel.

Au bout des pensées
La narratrice de Ronce-Rose, Rose de son vrai nom, surnommée ainsi par son protecteur, Mâchefer, vient aussi d’un monde pourri. Le récit qu’elle nous livre lui oppose un merveilleux conte ubuesque affirmant le pouvoir des mots. C’est à coup d’une longue logorrhée que cette fille étrange, véritable moulin à paroles, va nous livrer son récit. Sorte de fable allégorique, de récit crypté ou de narration existentielle, cet original roman signé par Éric Chevillard, écrivain prolifique aussi connu pour son blogue L’autofictif, est à la fois loufoque et tragique, déroutant sous ses airs désinvoltes. Jouant sur les possibilités du langage, poussant jusqu’à l’absurde les raisonnements d’une fillette curieuse qui aime aller au bout de ses pensées, cet ovni littéraire remet en cause nos conventions linguistiques dans un exercice de pure liberté. Entre un voisin unijambiste qui a peut-être mangé sa jambe, une sorcière et des bandits, la narratrice nous livre ses réflexions pêle-mêle, colligées dans un carnet secret. Y abondent les comparaisons, car ce qui lui plaît, quand elle écrit, c’est ce qui vient après les « comme ». « Ce qu’il y a avant les “comme”, ce sont toujours des choses que je savais déjà. » Et puis : « je pourrais continuer longtemps à comparer les choses aux choses, elles se ressemblent tellement qu’il n’y en a peut-être qu’une, en fait, un phénomène unique dont nous ne voyons à chaque fois qu’un petit bout. Ou alors même, il n’y a qu’un homme. » On voit jusqu’où peuvent mener ses pensées en apparence anodines!

Petit à petit, des indices nous révèlent la violence de l’univers dans lequel évolue Ronce-Rose, qui nous sort des trucs du genre : « À quelque chose malheur est bon, disait ma grand-mère avant que je ne la tue. » On apprend que Mâchefer possède un pistolet et reçoit parfois la visite de Bruce, avec qui il travaille avec les banques, les bijouteries, les stations-service, jusqu’au jour où il ne rentre pas… S’ensuit une quête pour le retrouver, mais surtout, une narration haletante qui a pour fonction de faire renaître la fille abandonnée. « […] quand j’écris, j’ai l’impression de défricher un espace envahi de ronces et de roses où je vais pouvoir recommencer à vivre et même à courir si je veux. »

Fable philosophique pleine d’humour et d’ingéniosité, ce roman pose la question des infinies possibilités du récit, capable de recréer, d’anéantir, mais aussi de vider celui ou celle qui va au bout de ses pensées. « Peut-être que j’ai tort de tout raconter comme ça. J’ai un peu peur de me vider. Ce qui sort n’est plus dedans. Quand on écrit, c’est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça. »

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