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Kafka et nos apocalypses

Kafka et nos apocalypses

Par Robert Lévesque, publié le 03/11/2004
De Franz Kafka, Pierre Mertens écrivait en 1997 : « Chaque jour qui passe, de plus en plus contemporain ». Dans le plus récent ouvrage sur le capital Pragois, Michael Löwy écrit : « Kafka est plus que jamais actuel, plus que jamais lisible dans nos angoisses, en ce début de XXIe siècle ». D’un siècle à l’autre, l’auteur du Procès hante la littérature et l’Histoire, celle avec une grande hache, comme disait Perec.
Mort en 1924, deux ans après Proust, Kafka a laissé (merci à Max Brod de n’avoir pas respecté le vœu de son ami de détruire les manuscrits) une œuvre qui appréhendait l’avenir, le temps futur, quand celle de Proust saisissait le passé, le temps perdu. Œuvres opposées, à hauteur de génie, celle de Kafka (un festin de peur) est à jamais angoissante et celle de Proust (un festin de mort) à jamais figée.

Depuis sa mort, c’est l’histoire elle-même qui s’est mise à ressembler à du Kafka, comme si le gratte-papier d’une compagnie d’assurances de Prague (spécialité : accidents de travail) avait pu, dans ses nouvelles et ses romans inachevés et laissés au tiroir (La Métamorphose, La Colonie pénitentiaire, Le Procès, Le Château, Joséphine la cantatrice ou le Peuple des souris, etc.) tout pressentir de ce qui allait s’abattre sur le monde qui viendrait, le monde concentrationnaire (camps staliniens, camps hitlériens), le triomphe de l’arbitraire, le génocide culturel, le nettoyage ethnique, bref, nos apocalypses...

Cas littéraire plus qu’exceptionnel, presque unique, voilà une œuvre qui a influencé et influencera jusqu’à ceux qui ne l’ont pas lue, et qui ne la liront peut-être jamais, mais qui, par l’effet de ce nom de famille devenu adjectif (ça n’arrive qu’aux plus grands), savent ce qu’il y a de « kafkaïen » dans le monde, autour d’eux, au bureau, dans la vie quotidienne. C’est kafkaïen, va-t-on dire, si l’on n’arrive pas à régler une affaire, à retrouver sa route et, plus grave encore, quand un conflit armé s’enfonce dans le désastre humanitaire.

Curieux, tout de même, qu’un simple nom de famille (kavka, en tchèque, veut dire « choucas », une corneille noire) qui, devenu cet adjectif si courant, familier, universel, résume à lui seul ce qui rend l’homme impuissant, victime, égaré, prisonnier d’un système comme d’un lieu, perdu, seul face aux envahissements. C’est là le sort du génie, comme ce le fut pour Sade, Dante, Claudel, Proust, Céline, tous adjectivés.

L’ œillet rouge

L’essayiste Michael Löwy, dans son ouvrage Franz Kafka, rêveur insoumis, tente à son tour de « dire du nouveau » sur le grand Célibataire. Il l’aborde dans une approche sociopolitique, il établit un fil entre la révolte contre le père (point de départ qui va donner une Lettre au père jamais remise), la religion de la
liberté juive orthodoxe (Kafka est juif, tchèque, d’expression allemande) et la protestation contre le pouvoir bureaucratique.

Kafka, tous les kafkalogues le savent, ne vivait que pour la littérature (même s’il pensa ne rien publier), c’était son obsession, sa raison d’être, sa planche de salut. Löwy le reconnaît, mais il veut aller plus loin, comprendre, lire Kafka en suivant ce fil révolte-liberté-protestation. Ce tout-pour-la-littérature de l’auteur de Description d’un combat constituait, à son avis, « sa réponse à un monde déchu ». Mais la littérature n’est pas l’objet, le contenu, la trame de ses écrits.

Chez Musil aussi, souligne Löwy, il y a une obsession de l’œuvre, mais la littérature n’est pas l’objet de L’Homme sans qualités, la Cacanie n’est pas une allégorie de ses écrits. Même chose chez Kafka. Dans son Rêveur insoumis, Löwy conclut que « l’enjeu des romans de Kafka n’est pas l’écriture en tant que telle, mais le rapport entre l’individu et le monde ». Et il met en évidence la dimension formidablement critique et subversive, si souvent occultée, de l’œuvre de Kafka.

D’abord, il focalise l’attention sur les liens établis par le jeune Kafka avec les socialistes et les anarchistes de son temps. À travers des témoignages de ceux qui l’ont connu, il note qu’à 16 ans Kafka avait adhéré au mouvement socialiste, il allait aux réunions mais n’y prenait jamais la parole, affichant son accord par le port d’un oeillet rouge. De la Révolution russe, il disait (selon Gustav Janouch, fils d’un collègue de Kafka) : « Les hommes tentent d’édifier un monde parfaitement juste. C’est une histoire religieuse ».

Donc, écrit Löwy, il voyait dans le bolchevisme une sorte de religion et les blocus ou interventions contre la Russie lui semblaient annoncer, selon Janouch, « les vastes et cruelles guerres de religion qui vont déferler sur la planète ». Ni de gauche ni de droite, la politisation de Kafka, avance Löwy, relevait d’« un romantisme anticapitaliste », aussi d’un profond humanisme et d’une forte résistance à tout autoritarisme (depuis celui du père et tous les autres).

Une ironie supérieure

Ce qui est nouveau dans le travail de Löwy, c’est que l’on se penche sur son travail au bureau, sur ces rapports qu’il écrivait au sujet des accidents de travail, un travail où il
voyait l’envers sombre de l’ère du progrès. Selon Max Brod, c’est son expérience professionnelle qui l’a poussé à adopter « le parti des travailleurs », c’est-à-dire des victimes des accidents, ceux que les patrons traitaient avec mépris.

Lowy cite un rapport (sur les accidents de travail dans l’industrie de la construction) où Kafka laisse paraître son opinion. Il écrit qu’il regrette « l’absence de la voix de la classe ouvrière » dans le débat sur les mesures de sécurité, lacune qu’il attribue à
« l’insuffisante organisation des ouvriers », une remarque qui serait plus appropriée sous la plume d’un syndicaliste que sous celle du vice-secrétaire du Bureau des Assurances Le Progrès...

Ce « rêveur insoumis » considérait les hommes de lois et la loi du point de vue de la masse des assujettis subissant sans comprendre. Mais comme il était Kafka (austère et chaplinesque) il a élevé cette ignorance ordinairement naïve à la hauteur d’une ironie supérieure, débordante de souffrance et d’humour, de mystère et de lucidité, avec cette manière incomparable que Löwy appelle « la logique du merveilleux », approche qui ne vise pas à représenter la réalité mais qui n’en contient pas moins une critique radicale, féroce, ironique.

Citation sur Kafka : « Il semblait dire : je suis comme vous. Je suis l’un de vous, je souffre et je jouis tout comme vous. Mais plus il prenait part au destin et aux souffrances des autres, plus il s’excluait du jeu, et cette ombre légère d’invite et d’exclusion qui errait au bord de ses lèvres témoignait qu’il ne pourrait jamais être présent, qu’il vivait loin, très loin, en un monde qui n’était pas même le sien ».


Bibliographie :
Franz Kafka, rêveur insoumis, Michael Löwy (Stock) ; Une seconde patrie, Pierre Mertens (Arléa) ; Kafka, Pietro Citati (Folio) ; J’ai connu Kafka : Témoignages, Hans-Gerd Koch (Solin/Actes Sud) ; et Kafka : Récits, romans, journaux (Le Livre de Poche, coll. La Pochotèque).
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