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Jules Verne : À l’ancre, à l’encre

Jules Verne : À l’ancre, à l’encre

Par Robert Lévesque, publié le 20/10/2005
À l’âge de onze ans, Jules Verne s’est embarqué sur un bateau en partance vers les Indes: il voulait aller y chercher un collier de corail pour sa cousine; rattrapé par son père, ramené à terre, il reçut la fessée déshonorante; fessée féconde qui nous aura donné le plus formidable, le plus secret des auteurs de voyages imaginaires.
Avec Verne on ne sera jamais sûr de rien, et cette fugue adolescente — si belle à imaginer — n’a peut-être pas existé : c’est la petite-nièce de l’écrivain, Marguerite Allotte de La Fuye, qui, la première, l’a évoquée dans sa biographie de 1928. Verne n’en a jamais parlé et certains biographes, comme Herbert R. Lottman, doutent qu’elle ait eu lieu quand d’autres, comme Marcel Moré, dilettante allumé, en font l’acte fondateur de la personnalité de l’auteur du Tour du monde en quatre-vingt jours. Joelle Dusseau, qui signe «la biographie du centenaire», ne tranche pas, laissant aux amateurs de Verne le soin d’y croire ou non…


La machine à écrire

Cent ans après sa mort, Verne, qui est l’auteur français le plus traduit au monde, demeure l’un des écrivains les plus énigmatiques qui soit. On ne sait rien de sa vie sentimentale ; son existence durant (1828-1905) il a été avare de confidences. Dès le succès venu, il s’est retiré en province (à Amiens), où il a vécu une vie d’écriture minutée, réglée ; il n’a pas laissé de mémoires (comment aurait-il eu le temps de les écrire ?). En fait, il aura été de son plein gré un forçat de la production romanesque, lié à un éditeur (Pierre-Jules Hetzel) qui abusa de sa force de travail. Bref, cet homme, qui a laissé plus d’une centaine de romans que chaque génération de lecteurs découvre avec ravissement, demeure le symbole de la « machine à écrire ».

Comment ce Nantais monté à Paris pour frayer dans le milieu théâtral et écrire des vaudevilles (il a été secrétaire du Théâtre Lyrique) a-t-il pu, assez tardivement (à 35 ans), revenu des théâtreux, trouver dans le roman sa voie, son créneau, sa vocation, son obsession de décrire la terre entière ? Tous les biographes ont planché sur cette question. Quel a été le déclic ? Joëlle Dusseau n’arrive pas à expliquer ce qui s’est produit pour qu’un jour de 1863, ce dramaturge sans succès vienne rue Jacob cogner à la porte de l’éditeur de Hugo avec en mains le manuscrit de Cinq semaines en ballon. Ce dernier contenait non seulement une histoire merveilleuse, mais surtout un roman qui allait fonder un nouveau genre de littérature populaire : le roman géographique, où science et anticipation se croisent.

Verne n’a pas fait d’études scientifiques et a peu voyagé. Soudain, propulsé par le succès immédiat de son premier roman d’aventures où l’action filait de Zanzibar aux sources du Nil, il devint l’incomparable conteur planétaire qui allait parcourir le monde à la plume, en imagination, «amadouant» les techniques de transport, les inventant, créant un monde futuriste. Dans bien des cas, on le sait, ce monde allait se concrétiser dans la réalité.

La discipline d’abord, ainsi que la curiosité, expliquent ce travail de titan que Verne a mené en se faisant le maître de l’enseignement géographique par la fiction. Cet homme, dès que parut Cinq semaines en ballon et que Hetzel l’eut illico mis sous «contrat usinier», se donna une discipline de fer : lever à cinq heures du matin, écriture jusqu’à onze heures ; une fois le déjeuner avalé (il s’assoyait sur une chaise basse à hauteur de son assiette pour manger plus vite), l’après-midi en bibliothèque où, après la lecture de plusieurs journaux et revues, il se plongeait dans les encyclopédies et les dictionnaires. Enfin retour à la maison pour la correspondance, encore de la lecture, puis au lit à dix heures, un lit de fer placé dans son bureau de travail.

Une vie sans plaisirs autres que celui d’imaginer et d’écrire des histoires pour les jeunes lecteurs. En 1894, il écrit à son frère : «Mes volumes de 1895 et 1896 et 1897 sont faits. Je m’occupe de 1898». À son éditeur qui le suit de près et le paie mal (rapport sado-maso que Marcel Moré considère comme étant à la base d’une possible homosexualité de Verne, qui se serait «marié» avec Hetzel), l’écrivain de 70 ans écrit en 1896 : «Vous remarquerez comme mon écriture devient mauvaise, c’est que je commence à être sérieusement pris par la crampe de l’écrivain, et qui sait si je n’en arriverai pas à la machine ? Voilà qui me serait pénible, puisqu’en général tout le détail ne me vient qu’au bout de la plume.»


L’étonnant voyageur

Au bout de la plume… Étrange cas d’un écrivain sédentaire (il a passé huit jours en Amérique dont deux aux chutes du Niagara) qui va faire voyager ses lecteurs à travers le vaste monde, en faire le tour, de toutes les manières, en ballon, sous l’eau, en train, en bateau, et même descendre au centre de la Terre et aller vers la Lune. Lui qui demeure à l’ancre dans son Amiens provincial (la fenêtre de son bureau donne sur un chemin de fer), et qui imagine à l’encre (si futuriste, il ne passa cependant pas à l’usage du dactylographe) ces voyages imaginaires, ce « détail » qui lui vient en écrivant à la main…

Deux choses, selon Joëlle Dusseau, ont fait Verne : la lecture (il admirait Hugo, il dévora Dickens et Laurence Sterne, ayant un faible pour les auteurs anglais), puis le fait qu’à son époque il y eut de grands développements dans les sciences de l’histoire et de la géographie. En même temps, la seconde vague de la colonisation éveillait chez le lecteur la curiosité pour l’exotisme, l’ailleurs, le voyage. Dans ce contexte, Verne est devenu le grand pédagogue amusant. Dès le premier chapitre du premier roman, il y avait déjà un alignement d’informations, et l’œuvre entier est une œuvre d’enseignement.

Son malheur fut d’avoir été refusé à l’Académie française sous prétexte qu’il était un auteur pour la jeunesse, et d’être snobé par Zola. Sa vengeance, il l’a eue dans le phénoménal « posthumat » puisque son œuvre, incontournable, est célébrée et admirée par de grands écrivains comme Sartre qui, dans Les Mots, évoquait ses lectures de Michel Strogoff, et aujourd’hui Julien Gracq.

Voilà que, dans la foulée du centenaire, Jean-Yves Tadié, le sensible biographe de Proust, signe un ouvrage pour saluer l’écrivain, dont il dit avoir lu toute l’œuvre entre dix et treize ans. Son livre est un «dialogue à trois» entre Verne, qui prend toute la place, lui, l’homme mûr, et l’enfant qu’il était lorsqu’il dévorait les gros volumes illustrés de la collection Hetzel. Tadié dit de l’auteur de L’Île mystérieuse qu’il «jouait pour nous le rôle d’Internet»…


Bibliographie :
Jules Verne, Joëlle Dusseau, Perrin, 560 p., 42,95 $ Le Très Curieux Jules Verne, Marcel Moré, Gallimard, coll. Le Promeneur, 270 p., 41,50 $ Regarde de tous tes yeux, regarde !, Jean-Yves Tadié, Gallimard, coll. L’un et l’autre, 272 p., 37,50 $
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