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Joan Didion: La veuve soyeuse

Joan Didion: La veuve soyeuse

Par Robert Lévesque, publié le 26/02/2008
«Un seul être vous manque, et tout est dépeupl黅 Ce vers de Lamartine, qui clôt le poème «L’Isolement» dans les Méditations poétiques, convient parfaitement au sentiment qui a poussé Joan Didion à écrire L’Année de la pensée magique (Prix Médicis de l’essai 2007). Si ce n’est que, pour le poète français, ce sentiment lui vint à la mort de son premier amour, alors que pour la romancière américaine, qui signe là un livre de deuil aussi élégant que poignant, exemplairement fort d’une grande douceur dans la douleur, il s’agit du seul amour de sa vie, le premier et le dernier, avec son mari le romancier John Gregory Dunne. Lamartine a 27 ans quand la mort de Julie Charles dépeuple son univers, Didion, elle, perdait son homme à 70 ans, à un mois du quarantième anniversaire de leur mariage. Un mari idéal, une vie pleine et heureuse vécue à deux, puis la solitude. Au cœur de Manhattan. Un deuil de soie, sécrété par la pudeur et la délicatesse.
Si la résilience, cette capacité de survivre aux chocs que professe de micros en articles le psychiatre Boris Cyrulnik, avait besoin d’un exemple littéraire, le voilà. Je ne connaissais pas Joan Didion (son œuvre de journaliste m’était restée inconnue, ses romans ont été peu traduits en français), et j’ai découvert dans ce récit de deuil une extraordinaire force d’expression qui ne relève pas seulement de l’art de l’économie de l’écriture (l’école d’Hemingway) mais de celui de l’élégance du regard, de l’intelligence du cœur. On pourrait certes classer ce livre au rayon bon chic bon genre, le couple Dunne-Didion étant l’étalon même du raffinement de la bourgeoisie intellectuelle américaine (m’étant renseigné, je les imagine rétrospectivement dans un dîner à la Maison-Blanche sous les Kennedy, au Met avec Milos Forman, dans ce bar où Woody use sa clarinette), mais ce serait réducteur et injuste. L’Année de la pensée magique appartient à une littérature pétrifiante, la littérature de l’irracontable surmonté, comme William Styron a pu le faire lorsqu’il a jeté sur papier en 1990 son Face aux ténèbres (Darkness Visible), la chronique d’une dépression nerveuse déclenchée par l’interdiction de toucher à l’alcool, lui qui avait produit son œuvre romanesque grâce à l’alcool.

Quoique la perte de l’être aimé, du compagnon de route d’une vie, soit autrement plus profonde que la soudaine prohibition de l’alcool, Joan Didion, au moment d’écrire sur son drame (neuf mois après la crise cardiaque fatale survenue un soir de décembre 2003 entre le scotch et le dîner à deux au salon), n’a pas utilisé sa plume pour combattre et décrire une dépression mais au contraire, tout en récapitulant le déroulement de la séquence tragique (la main gauche en l’air, le verre tombé, l’attaque, l’arrivée des infirmiers, la sirène, les urgences, les tentatives de réanimation, l’arrivée du prêtre, la remise de sa montre et de la carte de crédit du défunt…, le retour à l’appartement, seule), elle use de l’écriture (une écriture-témoin) non pour soigner ou exhiber son chagrin, mais pour comprendre, essayer de comprendre, calmer sa peine, et décrire sa solitude finale. Ce récit (le mot «essai» convient, car on devine ce qu’il a fallu d’effort pour atteindre à cette plénitude métaphysique du deuil) ne serait pas celui d’une défaite, sent-on chez cette grande dame (pensons physiquement à une Katharine Hepburn) qui s’est assise pour écrire cela, un «Tombeau» comme au temps de Mallarmé, mais celui d’une victoire sur la fatalité, l’insoutenable fatalité de l’être.

L’année du roi
Si décriée par ailleurs, pour sa superficialité et sa convenance, la «pensée magique» est ce qui aura aidé cette veuve soyeuse à passer au travers, comme on dit. Elle va, durant un an, s’y accrocher, à cette pensée magique, pour que, sachant son mari mort, sa pensée le garde quand même protégé de la disparition définitive. Cela démarre dans le besoin d’être seule la première nuit. Lucide, elle va tout de même (elle le décrit si bien) croire qu’il pourrait revenir. Elle pense à la mère d’un soldat mort en Irak qui se dirait que, tant que le messager en uniforme n’entre pas chez elle, il ne peut lui annoncer la nouvelle dont elle le sait porteur... C’est une résistance mentale qui confine à la folie: ne pas se débarrasser de ses chaussures, de ses vêtements, ne pas refermer le dictionnaire qu’il venait de consulter, ne pas remplacer le message téléphonique, ne pas déménager, ne pas jeter le petit cadran noir qui ne marche plus et qu’il lui avait acheté à Honolulu…

L’acte du deuil, comme l’écrit Freud dans Deuil et Mélancolie (Didion revient au Viennois, elle lit études et poèmes sur le deuil, des Épiscopaliens à Emily Post), implique des écarts par rapport à l’attitude normale envers l’existence. Être en deuil, c’est être malade, écrivait Mélanie Klein. Il faut donc surmonter sa maladie secrète. Didion, qui le fera peu à peu, écrit: «Au cours de cet hiver et de ce printemps-là, j’étais incapable de penser rationnellement. Je pensais comme pensent les enfants, comme si mes pensées ou ma volonté avaient la force de renverser le cours de l’histoire, d’en changer l’issue. Cette perturbation mentale était restée secrète, personne d’autre, je crois, ne l’avait remarquée, je me l’étais dissimulée à moi-même.»

La rédemption enfin
L’heure venue d’écrire, au bout d’un an, Joan Didion savait que rien ni personne ne changerait l’issue tragique de la disparition définitive de son cher John, et c’est en se mettant dans cet état d’écrire, comme on se met en état de roman, que la maladie a pu se guérir, la rédemption se faire, et le deuil s’accomplir, s’assagir… Après «L’Isolement» de Lamartine, c’est le «Recueillement» de Baudelaire: «Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir; il descend; le voici…»

Dans la foulée de cet exceptionnel récit, on republie l’un des deux seuls romans de Didion (sur sept) traduits en français, Maria avec et sans rien. Une actrice névrosée, divorcée, dont la fillette est en clinique, vit sa descente aux enfers en roulant sans fin dans sa Corvette sur les autoroutes autour de L.A. Paru en 1970, ce roman a impressionné le jeune Bret Easton Ellis. Je l’ai lu. C’est percutant. Comment se fait-il que je ne connaissais pas cette Joan Didion? Ni ce John Gregory Dunne, d’ailleurs. Shame on me… Détail non négligeable: ils s’étaient mariés en 1964 à l’église californienne où cinq ans plus tôt Hitchcock avait tourné Vertigo…


Bibliographie :
L’Année de la pensée magique, Joan Didion, Grasset, 288 p.,29,95$ Maria avec et sans rien, Joan Didion, Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons poche, 238 p., 11,95$
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