Chroniques

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 76
Jeux d’enfants

Jeux d’enfants

Par Elsa Pépin, publié le 18/04/2013

Les rapports de pouvoir sont étroitement liés à la vie sociale, mais s’expriment bien avant l’âge de la raison. Déjà au centre des relations de l’enfance, dans le carré de sable, la cour d’école, puis bientôt dans le cœur des adolescents dont les premiers émois n’échappent pas aux hiérarchies ni aux conflits, les rapports de pouvoir font les sociétés humaines. Et les jeux d’enfants imitent ceux des adultes. À moins que ce ne soit l’inverse?

Deux auteurs retournent au pays d’une jeunesse qui cultive le mystère et la peur, par une fascination presque morbide. C’est le cas d’Alessandro Baricco, avec ces quatre adolescents mis en scène dans Emmaüs de même que ces enfants de premier âge qui calquent leurs abus de pouvoir sur ceux de la société, dans Les Métiers terrestres de l’Argentin Rodolfo Walsh.

La vie en retard
« Nous marchons comme les disciples d’Emmaüs, aveugles, à côté d’amis et d’amours que nous ne reconnaissons pas, nous fiant à un Dieu qui ne sait plus qui il est. »

Histoire d’attraction, d’idolâtrie et de fracture, Emmaüs s’inspire de la propre jeunesse d’Alessandro Baricco, marquée du sceau d’un catholicisme rigoureux. Le roman se construit autour d’une ignorance qui couvre la vie de mystère, d’un point aveugle qui avale le sens au profit de celui imposé par une religion qui enferme dans l’incompréhension, qui égare tout autant qu’elle éclaire. Prisonniers des filets de la religion, les quatre jeunes héros, fervents catholiques tout juste sortis de l’enfance, aident les vieux à l’hospice entre deux prestations de leur groupe de musique à l’église, représentants d’une « normalité invisible » ligotée aux rituels et qui regardent les autres – les non-croyants – d’un œil envieux. Ces gens libres n’ont pas honte, comme eux, de dissiper leur richesse et ne croient pas au pouvoir salvateur des habitudes. Ils osent le scandale, comme la dépression, cette forme d’élégance dans la tristesse qui leur échappe. « Nous héritons de l’incapacité au tragique, de la prédestination à la forme mineure du drame : parce que dans nos foyers on n’accepte pas la réalité du mal. »

Entre ces deux mondes qui s’opposent, l’un guidé par la main de Dieu, qui se glisse parfois entre les cuisses des garçons, et l’autre, bourgeois, surgit Andre, la femme sortilège, belle et scandaleuse, n’appartenant à personne ou à tout le monde. Objet de luxure, de tentation, adorée comme un Dieu, la fascinante Andre au prénom masculin ébranle l’équilibre des enfants jetés dans l’arène du désir, les entraînant malgré eux vers la pente du tragique, jusqu’à les faire regretter la normalité de leur vie d’avant.

En un drame silencieux et presque invisible qui se densifie à mesure que l’auteur économise les moyens pour en dire l’étrangeté, Emmaüs réussit un original amalgame entre récit psychologique intimiste et fable morale sur l’égarement d’une jeunesse à qui on a asséné des schémas infantiles, des concepts de péché, de salut, de culpabilité et de perdition. Un peu suranné sans être démodé, ce roman évoque sans un mot de trop l’aveuglement de la croyance en un Dieu inconnu, puis en une femme sibylline, les protagonistes découvrant trop tard le danger et l’amour. Laconique et poétique, fort de cette langue toujours précise et directe, Baricco surpasse ces précédents romans avec cet univers familier et bouleversé de l’enfance où on sent la proximité sensible. Ce monde d’interdits où le désir et le remords surviennent simultanément, comme deux frères rivaux, décrit en toute intimité et avec une discrète virtuosité la grande fissure de l’Italie des années 1970. Sensuel et solennel, ce voyage hypnotise.

Les enfants de la terre
« L’histoire a une âme de catin : elle préfère les fantaisistes, les inutiles, les impuissants. » Quant au peuple dans l’ombre, ces paysans qui labourent la terre et construisent notre monde anonymement, Rodoflo Walsh s’en charge. C’est aux sacrifiés de l’histoire que l’écrivain et journaliste argentin, qui s’engagea pour le mouvement de guérilla Montoneros et fut assassiné en 1977 par la junte militaire, dédie ses nouvelles réunies par Lux éditeur dans un magnifique recueil, Les Métiers terrestres. Walsh, connu pour avoir inauguré le journalisme d’investigation en Argentine, est un extraordinaire écrivain, lucide, ironique, et qui ne manque pas d’autodérision, comme dans et « Autoportrait », la nouvelle qui sert d’introduction au recueil, qui explique son choix d’être devenu écrivain : « Je pense que la littérature est, entre autres choses, une laborieuse progression à travers notre propre stupidité. » Force est d’admettre que ce cheminement l’a conduit vers un art loin de la bêtise.

Les huit nouvelles qui composent le livre (dont trois traduites par Dominique Lepreux pour Lux) déboulonnent les mythes et les idoles au pouvoir par d’habiles allégories. Trois nouvelles sont campées dans un collège où un intrus surnommé le Chat vient chambouler l’équilibre des lieux. Cet enfant laid, différent, dérange ceux qui contrôlent la cour d’école. D’abord stigmatisé, le Chat renverse l’ordre établi jusqu’à gagner la confiance des autres élèves. Paraboles politiques où le collège se fait microcosme d’une société déchirée par des guerres de pouvoirs, ces histoires transposent avec doigté les schémas violents à l’origine des inégalités sociales sans jamais pousser la note. Les nouvelles de Walsh se lisent lentement pour en goûter toutes les subtilités, tous les jeux de mots et les procédés poétiques (jeux sur la ponctuation, ellipses), riches sans être inutilement complexes. Comme les marginaux qu’il met en scène, ces voix étouffées qui se libèrent sous sa plume, Walsh ne cherche pas à faire de l’esprit, s’immisçant plutôt par une ironie qui affirme le contre-pouvoir partout, jusque dans la forme du texte, comme dans « Notes du traducteur », où un éditeur cherche à comprendre le suicide de son traducteur de romans policiers, tandis que le disparu s’exprime dans les notes en bas de pages qui finissent par envahir tout l’espace. Belle image d’une revanche du travailleur qui a passé sa vie à « prêter son âme à un étranger », à qui on a coupé la voix et qui réinvestit graphiquement la place qu’il mérite. « Cette force de destruction que Leon avait retournée contre lui : voilà la maladie métaphysique qui rongeait le pays, et les hommes faits pour construire avaient de plus en plus de mal à l’affronter. » Le geste de celui qui louait son âme exprime la révolte désespérée du peuple servile, sacrifié.

Entre « Photos », véritable tour de force sur un enfant rejeté qui devient photographe du régiment; « Cette femme », qui témoigne de l’exhumation du corps d’Évita Perón par un colonel méprisant; et jusqu’à cette nouvelle finale, « Lettres », où Walsh fait entendre la langue des paysans, ce recueil brille de la lumière des enfants de la terre, ceux que la catin n’a pas retenus dans ses livres, justement réhabilités ici.

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