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Jean Cocteau : L’oiseau sans pattes

Jean Cocteau : L’oiseau sans pattes

Par Robert Lévesque, publié le 18/12/2003
Né quelques heures avant l’inauguration de la tour Eiffel et mort quelques heures après le décès d’Édith Piaf, Jean Cocteau (1889-1963) fut toujours d’une ponctualité exquise, c’est-à-dire qu’il savait attraper la mode avant qu’elle ne soit (donnant l’illusion de la créer) et régulièrement disparaître derrière des masques après les avoir idéalisés et ajustés à son image, tel un Narcisse incapable de s’aimer lui-même, mais dont l’altruisme était vorace...
Il n’y avait pas eu de nouvelle biographie de Cocteau depuis trente ans, depuis celle de Francis Steegmuller chez Buchet-Chastel en 1973. Il fallait donc - semble-t-il, mais oui -, y revenir à ce Cocteau (ou à ces Cocteau, car nous en connaissons plusieurs), puisque sa célébrité posthume perdure sûrement au-dessus et au-delà des genres malgré le fait qu’aucun critique d’envergure n’ait jamais analysé son corpus littéraire. Malgré, aussi, que l’Université ne se soit pas intéressée à lui et malgré qu’il n’ait pas laissé " de ces gros romans qui assoient un homme ", comme le reconnaît justement ce nouveau biographe, Claude Arnaud.

Devant le cas Cocteau, en 2003, quarante ans après sa mort, on ne peut que reconnaître tel Galilée au sujet de la grande boule : Eppur’, si muove ! " Il tourne " le Cocteau, c’est depuis longtemps un tube de fond, et si on ne le joue plus tellement au théâtre, si ses livrets de ballet ne sont plus que des documents d’archives et si, de sa poésie, ne reste surtout que Plain-Chant comme de son oeuvre romanesque ne ressort vraiment que Thomas l’imposteur, et si, au surplus, son oeuvre picturale demeure dans le champ limité du " décoratif " alors que son cinéma est ce qu’il aura fait de mieux, il y aura toujours dans l’air ce soupçon de parfum Cocteau (le Cocteau numéro 5) qu’a laissé cet artiste multiple, protéiforme et insaisissable.

Genèse d’une œuvre

Meilleure que toutes celles qui l’ont précédé, plus fouillée, plus minutieuse, plus omnisciente, si l’on peut dire dans la mesure où son auteur a tout lu et tout vérifié de la masse des connaissances accumulées sur et autour de Jean Cocteau, cette nouvelle biographie (que Claude Arnaud avoue avoir été tenté de titrer simplement Cocteaux) arrive toutefois à peine à nous aider à comprendre ce personnage. Tel son aîné Oscar Wilde (1854-1900), Cocteau aura fait de sa vie une œuvre sinon un chef-d’œuvre, affrontant et séduisant une société tout en cherchant, telle l’une des Gorgones à la tête hérissée de serpents et dont le regard pétrifiait ceux qui la fixaient, à la méduser par une étrangeté d’approche : " Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur ", écrivait-il dans Les Mariés de la tour Eiffel en 1921.

Claude Arnaud a raison de noter qu’à l’origine de la trajectoire de Cocteau il n’y a eu ni rébellion ni rupture ; cet artiste ne s’est pas révolté, ni contre sa famille ni contre le monde, mais il a évolué en se dispersant, en se multipliant, d’où son sa qualité d’insaisissable. Par ailleurs, cette absence de cassure nette (de trahison, dans l’esprit de Genet) explique en partie que Cocteau, toujours là, toujours brillant à qui le revisite (un document sur Cocteau à la télé provoque toujours un grand frisson d’intelligence, on vient de le vérifier à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort en octobre), n’a pourtant pas sa place parmi les "grands" écrivains du XXe siècle. Ni parmi les dramaturges, comme Claudel. Ni parmi les poètes, comme Genet. Ni parmi les romanciers, comme Céline.

Celui dont Stravinski disait que " son sens artistique le plus développé, c’est le succès " a donc ainsi traversé les époques et les genres (de Sarah Bernhardt à Maria Casarès, de Proust à Mishima, de dada au néoclassique, de Maritain à Sagan) sans jamais se poser, comme ces oiseaux sans pattes qu’évoque Tennessee Williams (qui admirait tant Cocteau) dans La Descente d’Orphée, des oiseaux qui passent leur vie à planer dans le ciel, qui s’endorment en volant et ne touchent le sol qu’une seule fois, quand ils meurent...

Dans Le Cordon ombilical, ce court texte paru en 1962 et qui fut l’un de ses derniers, où l’on peut deviner un testament littéraire (quoique Cocteau ne le considérait pas comme tel, l’ayant écrit à la demande d’une amie qui dirigeait chez Plon une collection appelée " Moi et mes personnages "), il écrivait, parlant de la critique : " ces messieurs, de longue date, m’ont traité d’acrobate et de tricheur. Charmante manière d’interpréter les précipices que je traverse sans le moindre balancier, sur un fil ".

Opiacée et acte d’écriture

" Les précipices que je traverse... ". L’auteur d’Opium, qui fut longtemps un opiomane méthodique jusqu’au rituel, aura en effet traversé sa vie durant des états comme autant de miroirs (celui par exemple que traverse Jean Marais dans Orphée, son chef-d’œuvre cinématographique), et il y a dans la fonction et l’acte de " traverser " ce mystère qui fait la substantifique moelle de l’œuvre de Cocteau. À tout prendre, ce touche-à-tout aura dressé, à travers de nombreuses variations, le constat fantomatique (et contraire de sa personnalité publique) de la solitude de l’artiste - l’oiseau - face à la mort, forcé de voler au-dessus de ces morts successives qui jalonnent son destin (dont celle de Radiguet, la plus pénible).

À lire ce biographe minutieux et bienveillant qui s’est penché longuement sur le sujet Cocteau avec un regard exempt de toute partialité, mais un réel parti pris pour l’exactitude en tout (y compris sur son attitude avec les Allemands dans Paris occupé, où il fut d’une naïveté pitoyable), on comprendra, comme l’écrit Claude Arnaud, que " cet homme d’air était un génie fragile ", qu’il y avait en lui une capacité animale à muer et à faire vivre en lui les personnalités possibles " quitte, à force de muer, à finir en écorché vif ".

Qu’elle soit amoureuse, amicale ou sexuelle, la méthode d’approche de l’auteur de La Difficulté d’être était la même face aux autres, l’élu comme Radiguet, Jean Desbordes, Jean Marais, ou l’artiste comme Picasso, Nijinski, Apollinaire : c’était de l’" appropriation ". Cocteau voulait devenir cet "autre" plus beau, plus fort, plus doué. Selon Arnaud, " chaque génie approché, de Gide à Chaplin en passant par Stravinski, perçut cette demande étrange ". Il ajoute : " Secrètement désireux d’ingérer leur force et de cannibaliser leur mana, il s’approchait encore : tout ce qui arrivait à ces super-égaux lui semblait si plein, si réel ! ".

Toutefois, par ce besoin de s’immiscer en l’autre, Cocteau ne servait que son propre univers. Jeune, il avait fait des vers verlainiens, chez Anna de Noailles il avait pratiquement tout pris, ami de Proust il avait " proustifié ", de Radiguet il avait guidé la main et Le Bal du comte d’orgel est presque autant de lui que de son cher " Radigo ". En fait, quelle que soit l’appropriation ou la mue, on reconnaît toujours le Cocteau au bout du compte ou au bout du conte, la petite phrase, l’image caverneuse ou brillante, la sentence, l’idée neuve, la vie même qui file entre les lignes, ce quelque chose de sautillant qui fait que Cocteau est Cocteau.

Lui-même disait, à peu près ainsi, qu’il allait de branche en branche, sifflant ici et dansant là, mais toujours dans le même arbre... Il existe donc un noyau Cocteau, conclut le biographe, " une forme originale et ardente, vite reconnaissable à l’oreille, mais toujours susceptible, à l’égale d’une note, de profiter d’une fugue pour se reformer ailleurs ". Ainsi, face à un laboureur comme Claudel ou un ingénieur comme Valéry, il faisait figure de jardinier d’atmosphère, " à l’aise partout mais chez lui nulle part ". En vol. Jusqu’à la mort.
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