Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 106
Ivan Gontcharov : La vie alanguie

Ivan Gontcharov : La vie alanguie

Par Robert Lévesque, publié le 09/04/2018

Il était l’aîné de Dostoïevski et de Tolstoï, pour Tchekhov et Gorki il faisait figure d’ancien; chez les grands écrivains russes du XIXe siècle (leur siècle d’or), il fut le plus célèbre de tous, suscitant la jalousie, attirant les railleries, et s’il n’avait laissé de sa poignée de livres (trois ou quatre) un solide chef-d’œuvre, le fameux Oblomov, personnage-titre qui est à la paresse ce que Don Juan est à la séduction, Gontcharov serait oublié, hélas…

Pour moi, Oblomov a longtemps été « le livre jamais lu », celui qu’on connaît de réputation sans s’y être mis, sans l’avoir ouvert, le roman qu’on garde pour un « plus tard » sans cesse repoussé, croyant savoir presque tout (thèses, allusions, cliché, etc.) de l’« oblomovisme », ce caractère de grande nonchalance que le roman de Gontcharov imprima dans les âmes et consciences de ses compatriotes et des lecteurs du monde occidental après sa parution en 1858. Un de ces mythes littéraires qui ronge sublimement une réputation nationale, Gontcharov offrant aux Russes un modèle de flemmardise comme Molière légua aux Français celui du donjuanisme (sévèrement jugé aujourd’hui en tant qu’inconduite sexuelle). Je ne daignais pas aller au texte, m’emparer du livre? Que j’étais bête! Pourquoi avais-je fréquenté Faust, Harpagon, Don Quichotte, la Bovary, et outrepassé le compagnonnage avec le barine Oblomov?

On n’a pas qu’à vendre son âme au diable, amonceler ses pistoles, se battre contre des moulins à vent, séduire les femmes qui passent, ou, mal mariée, s’ennuyer en province, pour devenir un héros littéraire, mythique et magnifique; on n’a qu’à s’être fait former un joli caractère ultra passif par la plume d’un génie, et Gontcharov le fut ce génie en imaginant la vie d’un propriétaire terrien incapable de s’occuper de ses affaires au point de s’appauvrir, d’un indolent infoutu de quitter son lit avant le milieu du jour, et même d’un inapte à aimer d’amour tant tout effort non pas lui répugne mais l’indiffère..., se laissant à la fin bichonner par sa logeuse.

Oblomov, dans son appartement de la rue des Pois à Saint-Pétersbourg, dort, dîne, boit, rêve, se laisse abuser par désintérêt, tue le temps entre deux tablées de fricassées et de déglacées au vinaigre, il fait la sieste à perpète sans avoir, du jour, quitté son déshabillé… La philosophie dans le nonchaloir, on va dire. La vie alanguie. Sans mode d’emploi. Sans rien devant.

Lisez Oblomov et il vous viendra des envies de ralentir, d’allonger vos siestes, ou alors, par effet contraire (les chefs-d’œuvre sont à impacts au moins doubles), la connaissance d’un tel destin sans festin, d’une vie sans défi, vous remettra à l’ouvrage avec une vigueur inattendue. Personnellement, stoïque de nature, lecteur ardent, j’ai apprécié de connaître un tel homme, de le comprendre et, comme un de ses rares amis sauvegardés le dit devant sa dépouille à la fin du roman de 558 pages (il ne faut pas être paresseux pour lire Oblomov!) : « pourtant, il n’était pas plus bête que les autres, son âme était pure et limpide comme du verre; noble tendre et – perdu! Pourquoi donc? Où est la cause? »

À cette question, l’ami d’enfance d’Oblomov qui est son contraire, un écrivain ambitieux et travailleur, répond à l’homme attristé : « L’Oblomovisme! » Lui qui connaît le mieux notre paresseux ajoute : « Je vais te raconter : laisse-moi rassembler mes pensées et mes souvenirs. Et toi, note : peut-être un jour ça servira à quelqu’un. »

La parution d’Oblomov fut un succès immédiat à Saint-Pétersbourg, puis dans toute la Russie et l’Europe. Ce qui est étonnant, ce qui ne s’invente pas, c’est qu’Ivan Gontcharov, qui a peu écrit, était dans la vie un fonctionnaire, commis d’État au service du négoce et de la censure. Dostoïevski dira de lui qu’il avait « une âme de fonctionnaire, sans une idée, avec des yeux de merlan frit, et que Dieu, comme pour rire, a doué d’un brillant talent ». Le compliment vache sentait la jalousie corporative. À sa femme Anna, l’auteur de Crime et châtiment et des Frères Karamazov écrit le 11 août 1880, à quatre mois de sa mort : « Il suffit que Gontcharov ait un hoquet pour que toute la presse se mette à crier sur les toits : notre vénérable homme de lettres a hoqueté, mais en ce qui me concerne tout le monde semble s’être donné le mot pour m’ignorer. »

L’idée de génie de Gontcharov avait été non pas de dépeindre un fonctionnaire, métier de paresse largement convenu, mais un propriétaire terrien (il a 200 âmes en province, un élevage, des forêts, du personnel) qui se désintéresse de ses affaires. Il eût pris un de ses confrères pour en faire son Oblomov, il eût été un Labiche et non un Molière. Il visait grand, et surtout, contrairement à ses illustres ombragés comme Dostoïevski et Tolstoï, il fit fi des tourmentes et des grands questionnements religieux, mystiques ou autres, et fonça plume première dans un réalisme franc qui était tout à fait nouveau aux yeux des lecteurs de son temps.

Oblomov(je le sais maintenant)n’annonce rien de moins que l’œuvre de Beckett, l’attente vaine, le huis clos, le dénuement, l’homme allongé dans une chambre nue, la fin de partie… Beckett, qui l’avait lu et aimé, signait « Oblomov » ses lettres à Peggy Guggenheim puisque c’était elle, la mécène américaine, qui lui avait fait connaître l’existence littéraire de ce grand célibataire pétersbourgeois, Gontcharov qui ne s’était jamais marié tel son Oblomov, sans doute pour fuir toutes chaînes…

Tchekhov, né quarante-huit ans après Gontcharov, n’aimait pas ce roman de la fainéantise mais par contre il admirait le récit de voyage que Gontcharov publia après, en congé de rond-de-cuir, avoir fait en deux ans le tour du monde en bateau à voile avec un équipage russe chargé d’établir des relations avec la Chine et le Japon. À son frère Mikhaïl, il écrit en avril 1879 : « Si tu veux lire un récit de voyage qui ne soit pas ennuyeux, lis La frégate Pallas de Gontcharov. »

J’ai lu La frégate Pallas qui fait plus de 720 pages et je ne me suis pas ennuyé une seconde mais l’espace me manque pour vous dire la richesse et l’esprit vif de ce chef-d’œuvre de la littérature d’aventure, d’orages en mer et d’exotisme épicurien à terre. Jurez-moi que vous allez lire et Oblomov et La frégate Pallas!

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Littérature étrangère
  4. Ivan Gontcharov : La vie alanguie