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I’m beat, man, i’m beat

I’m beat, man, i’m beat

Par Michel Vézina, publié le 06/08/2010
Cette phrase en guise de titre, c’est ce que répondait Herbert Huncke, ce poète-pusher-junkie que connaissait bien Jack Kerouac, lorsqu’on lui demandait comment il allait. Apparemment, l’expression Beat generation viendrait donc de Huncke, mais c’est Kerouac, avec sa connaissance du français, qui lui aurait donné son sens profond: béat, béatitude.
Quand l’éditeur Viking publie Sur la route en 1957 — livre qui deviendra le credo de toute une génération —, six ans après que l’auteur l’eut tapé sur un rouleau continu, long d’une quarantaine de mètres, le poète Allen Ginsberg déclare, déçu du travail de mise à niveau effectué par l’éditeur: «Quand tout le monde sera mort, l’original sera publié dans l’état, dans toute sa folie.»

Voilà, c’est fait, nous l’avons entre les mains, ce texte échevelé, résultat de cette volonté — au dire même de l’auteur — d’écrire le grand roman américain. Kerouac voulait être libre comme Joyce, affirmant que «le roman ne l’[intéressait] pas», qu’il voulait être «libre de s’écarter de ses lois». Dans une des quatre préfaces de cette nouvelle traduction, Joshua Kupetz souligne que Kerouac «refuse le roman comme “forme européenne”», et pose le principe de ce qu’il appelle une nouvelle prose américaine.

Qu’apprenons-nous de nouveau dans cette nouvelle traduction? D’abord cette vision de la route pour Kerouac, «un message de Dieu, qui indique une voie sûre». Que Jean-Louis Le Bris «Jack» Kerouac, d’origine canadienne-française (nous le savions ici, mais les Français le savaient-ils, eux? Et le savent-ils davantage maintenant? Nous y reviendrons…), aurait écrit une version d’une dizaine de pages, en français, de Sur la route. Si nous savions aussi qu’il a effectivement écrit la première version complète de ce roman qui allait devenir mythique d’un seul jet continu, sur un rouleau d’une quarantaine de mètres, et en trois semaines, nous savons aujourd’hui qu’il s’y était installé avec des milliers de pages de notes, inscrites dans de nombreux carnets, avec lesquels il s’est enfermé, le 2 avril 1951, devant sa machine à écrire.

Toujours dans cette préface, nous apprenons que Kerouac aurait tout d’abord résisté à modifier cette version originale, arguant qu’il n’était «pas question d’y toucher […], à ce manuscrit-là, [parce qu’]il a été dicté par le Saint-Esprit», démontrant là un caractère mystique que nous connaissions peu chez cet auteur issu d’une famille de Canadiens-français catholiques, de Lowell, au Massachusetts.

Le texte lui-même? Une joie, dans une certaine mesure, et aussi une tristesse, dans une autre. D’abord cette histoire folle, cette recherche du père, de l’absolu, cette quête d’un pays construit sur le déplacement par ce qui l’exprime de la manière la plus forte: la route. En lien direct avec deux de ses idoles avouées: Walt Whitman et Jack London. Song of the Open Road et The Road. Mais aussi, comme je l’ai mentionné plus haut, une recherche peut-être davantage centrée sur l’Amérique en tant que continent qu’au sens d’État ou de frontières. Ne l’oublions pas, Kerouac était d’origine canadienne-française! Et ne l’oublions pas non plus, Kerouac parlait français avec sa famille.

Quelle joie que ce beat, justement! Ce rythme dans la phrase, la langue, la narration! Aucun retour à la ligne, une ponctuation débridée et étonnante de liberté, un solo de trompette, ou de sax, à lire comme il a été écrit, comme un morceau de be-bop: Kerouac se disait écrivain jazz et, ici nettement plus qu’avant, on sent son groove, on sent sa ferveur et sa volonté de faire de la narrativité ce que le jazz a fait de la mélodie. Une intense folie, alimentée à la benzédrine et à l’alcool, bien évidemment, mais davantage à la manière des chamans qui s’en servent pour comprendre le monde au-delà de ses évidences qu’à la manière des ivrognes qui boivent pour oublier.

Joie évidente dans la découverte de cette recherche structurelle non seulement innovatrice pour son temps et qui, encore de nos jours, serait à peine moins bien reçue, n’eût été du mythe alimenté depuis cinquante-trois ans maintenant. Sur la route est non seulement un roman initiatique — chapardé aussi souvent dans les librairies américaines, encore aujourd’hui, que la Bible —, il est, d’un point de vue littéraire, le fruit d’une profonde recherche formelle.

Mais aussi tristesse
Tristesse, oui. Déception. Dans la préface, il est mentionné au moins cinq fois que Kerouac était d’origine canadienne-française (quatrième fois de la présente chronique, je le sais). Il est aussi dit maintes et maintes fois que cette origine a eu, dans la vie de l’écrivain franco-américain, une importance capitale. L’image de son frère aîné mort l’y a ramené tous les jours, à ce monde de Canucks. La langue parlée avec sa mère jusqu’à sa mort, la recherche de ce père disparu, toute la mystique de Kerouac lui rappelle sans cesse le pays de ses ancêtres. On le sait. Les éditeurs américains du rouleau original le savent aussi. Mais force est malheureusement de constater que les éditeurs français (Gallimard) ne le savent pas encore...

Si la traduction semble respectueuse du rythme et du swing de Kerouac, l’utilisation de maints parisianismes agace, irrite et finit par énerver au point de faire poindre un début de colère. Il aurait été facile de faire appel à un spécialiste québécois, ne serait-ce qu’à titre de conseiller, pour profiter de cette occasion unique pour donner au texte son aura franco-nord-américaine. En ce sens, la dernière occasion de restituer à Kerouac ses origines vient d’être ratée. C’est triste. Triste et malheureux.

C’est probablement rêver que d’imaginer que cela aurait pu être fait dans ce monde parisiano-centriste de l’édition, surtout lorsqu’on mentionne, page 85, l’excellent essai de Victor-Lévy Beaulieu sur le sujet en citant son titre anglais: «Dans Jack Kerouac: A Chicken Essay, biographie saturée de prose spontanée, Victor-Lévy Beaulieu, écrivain québécois, explique que la question “qui étais-je” se trouve au principe même du projet de l’écrivain Kerouac, parce qu’il sait bien que “la révolution sera intérieure ou ne sera pas”».

Or, il me semble que cet essai de Beaulieu a d’abord été écrit en français… Comment se fait-il qu’un éditeur comme Gallimard puisse l’ignorer et conserver la référence en anglais? Comment se fait-il que personne n’ait pensé, à Paris, à lire cet essai et à en prendre un peu de graine, ne serait-ce que pour signaler, en traduisant ce rouleau, la présence du français en Amérique?

C’est à n’y rien comprendre…

Dommage.


Bibliographie :
Sur la route. Le rouleau original, Jack Kerouac, Gallimard, 508 p. | 39,95$
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