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Herta Müller: Être seule et écrire

Herta Müller: Être seule et écrire

Par Robert Lévesque, publié le 31/03/2010
Mêmes initiales et nom de famille que Heiner Müller; même langue (l’allemand) pour affronter en solitaire la littérature, pour y avoir mené un combat de résistance aux pleins pouvoirs du communisme triomphant (le roumain sous Ceauscescu dans les années 70 et 80), pour avoir pu tenir tête à cette dictature qui se termina en 1989 comme se joue une dernière scène chez Shakespeare; Herta Müller, que le monde ne connaissait pas avant qu’elle obtienne à 55 ans le Nobel de littérature, est, au physique, le contraire de l’auteur d’Hamlet-Machine, au style aussi. Lui, colosse au cigare qui lançait ses textes comme des missiles; elle, petiote et renfermée qui sème ses livres comme des cailloux pour qu’on la retrouve au fond des bois, inquiète encore…
Raphaëlle Rérolle, du Monde, a été la seule journaliste de la presse internationale (outre, courtoisie oblige, la presse suédoise) que la lauréate surprise de 2009 (les bookmakers de Londres attendaient comme d’habitude Oz ou Roth!) a accepté de recevoir chez elle à Berlin (ex-Ouest). Rérolle écrivait, avant la remise du prix à Stockholm: «Elle est minuscule, Herta Müller. Un tout petit oiseau très pâle et couvert d’un plumage noir — chaussures, pantalon, tunique — d’où émergent deux yeux immenses, clairs et inquiets. Souriante, mais nerveuse, au point que tout son être semble tendu le long d’un fil.»

«À bout de nerfs», «épuisée», elle avait peur de ce qui lui arrivait, selon le compte rendu de la journaliste. Herta Müller refusait la séance de photos («qui lui rappellerait les interrogatoires de la Securitate», dit-elle). Elle demanda «d’une voix étranglée» que l’entretien ne dure qu’une demi heure: «Tout ça est contraire à ma nature. Ce que j’aime, c’est être seule et écrire. Ma vie intérieure et mon travail. Je ne suis pas à la hauteur pour m’exprimer autrement.»

Nous étions plusieurs à ne pas la connaître cette nobélisée inattendue, succédant à Le Clézio, Pinter et Pamuk; mes amis germanistes ignoraient son nom et même le fameux critique littéraire allemand d’origine polonaise, Marcel Reich-Ranicki, ne glisse mot de cette Müller-là dans ses mémoires (Ma vie, Grasset, 2001), n’en ayant que quelques-uns pour Heiner Müller (une œuvre si forte qu’elle ne pouvait qu’échapper aux capricieux académiciens suédois, comme celles de Proust, Céline et Genet leur échappèrent sans qu’ils semblent s’en repentir), puis un décorateur du nom de Traugott Müller et sa secrétaire s’appelant Hannelore Müller. D’Herta? Nenni chez Ranicki!

Être seule et écrire. La solitude, dans sa communauté allemande d’origine souabe installée en Roumanie depuis deux siècles, dans son village de Nitzkydorf, fille unique, tôt orpheline d’un père qui fut actif dans les rangs des SS pour les Allemands de l’étranger, elle l’a d’abord connue en gardant les vaches, craignant même (parce que «privée de mots pour le dire») la menace des paysages. Les seuls livres qui lui auraient été accessibles avaient appartenu à un oncle nazi. Sa mère les avait brûlés dans le poêle, se chauffant pendant les derniers jours de la guerre. Herta naquit en 1953 dans ce village de la plaine du Banat, village archaïque au fascisme refoulé.

Durant trente-quatre ans, elle a vécu dans cette Roumanie de l’après-guerre alignée sur l’URSS, une république qui n’en avait que le nom, sur laquelle Nicolae Ceaucescu, «Conducator» sinistre, allait mettre la main en 1965. Elle a 12 ans. Elle va apprendre le roumain. L’allemand et le roumain vont se croiser en elle: «C’est l’image roumaine qui me vient sous le mot allemand», disait-elle à Raphaëlle Rérolle. De la garde des vaches, elle allait passer à une usine de machinerie industrielle pour y être traductrice. La jeune fille devenant jeune femme, la citoyenne allait se politiser, allant jusqu’à refuser de donner des renseignements à la Securitate sur un groupe d’intellectuels dont elle était proche. Cela suffisait pour que le trouble commence son ouvrage. On vida son bureau, ses dictionnaires furent jetés dans le couloir, elle n’avait qu’à se débrouiller et c’est ainsi qu’elle allait rencontrer l’écriture, puis la littérature qui sera son camp, son lieu de résistance. La Roumanie interdira ses livres. Elle s’exilera à Berlin-Ouest en 1987, deux ans avant le soulèvement qui verra le couple Ceaucescu abattu comme des chiens dans la cour d’une école de banlieue…

À Stockholm, dans son Discours de réception, elle est revenue sur la dictature roumaine et son entrée forcée en littérature. Privée de bureau, elle retournait à l’usine pour ne pas perdre son emploi et, têtue, s’installait dans un escalier avec ses dictionnaires, continuant son travail de traduction: «Comme je ne devais pas être absente, même si je n’avais plus de bureau, je traînais dans la cage d’escalier sans savoir que faire. Je montais et descendais les marches. (…) J’avais un mouchoir. Je le posai sur une marche, le lissai comme il faut, et m’assis dessus. Mes dictionnaires sur les genoux, je traduisais des descriptions de machines hydrauliques. À l’heure du déjeuner, une amie venait s’asseoir à côté de moi. Nous mangions ensemble en silence. Depuis le haut-parleur de la cour, les chœurs d’ouvriers
chantaient comme toujours le bonheur du peuple.»

Voilà, expliquait-elle, comment «l’écriture a commencé par le silence, dans cet escalier d’usine». Livrée à elle-même, elle devait tirer d’elle «davantage que la parole ne le permettait», car «la parole ne pouvait plus exprimer ce qui se passait».

Il y eut en 1986 L’homme est un grand faisan sur terre, description minutieuse et maniaque d’un village dans lequel des habitants attendent un passeport qui leur permettra d’émigrer (c’est un peu, paraphrasons le roman de Jean-Louis Bory, «Mon village à l’heure roumaine»). Le curé couche avec les femmes qui veulent un certificat de baptême… On a l’impression, en lisant ce roman, de traverser un hameau en regardant par les fenêtres, en saisissant le caché.

Il y eut ensuite en 1992 Le renard était déjà le chasseur (elle aime les titres énigmatiques), le roman sur l’«espionite» aiguë dans une banlieue industrielle (des abattoirs). Puis, titre le plus simple et livre le plus fort, La convocation, paru en 1997, dans lequel une femme lutte pour ne pas sombrer dans l’angoisse alors qu’elle file en tramway vers le bureau de la Securitate dans la Roumanie triste et grise des Ceaucescu. Une femme seule. Qui va écrire.


Bibliographie :
L’homme est un grand faisan sur terre, Folio, 124 p. | 12,95$ Le renard était déjà le chasseur, Seuil, 240 p. | 29,95$ La convocation, Métailié, 216 p. | 29,95$
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