Chroniques

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 78
Hermann Hesse: L’Alémanique érémitique

Hermann Hesse: L’Alémanique érémitique

Par Robert Lévesque, publié le 17/09/2013

Dans une lettre à un ami, le 20 novembre 1901, Hermann Hesse écrit : « Il n’y a que là où je n’ai été qu’un étranger que je pourrais peut-être vivre ». Il a 24 ans, il est aide-libraire à Bâle après avoir été apprenti libraire à Tübingen, il revient d’un voyage de sept semaines en Italie où il a erré sans programme (« l’art de la paresseuse flânerie », note-t-il dans son journal) et admiré les édifices et les œuvres de la Renaissance; il a fait un saut chez ses parents à Calw dans le Land de Bade-Wurtemberg au sud de l’Allemagne où il est né en 1877, mais depuis longtemps il a décidé de s’éloigner de ceux-ci, pasteurs, piétistes, missionnaires, communautaristes, pour devenir, lui, poète, « poète ou rien » comme le rappelle son récent biographe, François Mathieu. Hesse est un homme régulièrement en proie à la dépression qui luttera ferme pour s’affirmer dans la défense du soi contre le nous des traditions, des autorités, des nationalités, des partis, des cultures, et qui, de crainte de sombrer dans l’émotif, n’ira pas à l’enterrement de sa mère, comme il n’ira pas chercher le prix Nobel de littérature à Stockholm en 1946.

Était-il Souabe ou Suisse plus qu’Allemand, du Wurtemberg, du Tessin ou des Grisons? Son père estonien avait été sujet russe, sa mère était née en Inde d’un père allemand et d’une mère genevoise, et lui, insensible aux racines sinon à celles qu’il aimera arracher plus tard dans son jardin, il se proclamera Alémanique; il n’aimait pas les villes, il adorera désherber, faire des feux de branchages, s’isoler en voyage, boire seul un verre par estaminet de hameau perdu en village de montagne, il s’accommodera longtemps d’une villa en ruine sans toilette, eau chaude ni chauffage, et, vers la cinquantaine, il se fixera au sud de Montagnola près du lac de Lugano, sur la Collina d’Oro, entre le Tessin et la Lombardie; c’est qu’un médecin, musicien, mécène et admirateur de son œuvre lui fait construire en 1930 une maison double à entrées séparées, car Hermann Hesse lorsqu’il écrit ne supporte aucune présence; sa maison, qui ne sera fréquentée que par des proches, ses trois fils dispersés de deux précédents mariages, son éditeur et ami Peter Suhrkamp, comporte deux domaines, celui de l’écrivain sombre et bourré de livres, celui de sa troisième femme, Ninon, aéré et plein de lumière, une porte de communication les reliant. C’est en ouvrant cette porte que Ninon Hesse le trouvera mort dans son lit, un matin de l’été 1962.

Peu de jours auparavant, Hermann Hesse avait pour la seule fois de sa vie accepté de se prêter à une activité tenue en son honneur, c’était à Montagnola où, pour ses 85 ans, on le faisait citoyen d’honneur du village, un orchestre à vents, la Filarmonia liberale, lui donna une aubade devant sa maison, il fit un petit discours en italien, on servit du vin et de la bière dans le garage et le maire ne manqua pas de rappeler au couple son mariage dans le vieil hôtel de ville, trente ans plus tôt. Ninon prit une photo de groupe sur laquelle l’écrivain semble très fatigué…

Cet homme, autodidacte et érémitique, qui se libéra de sa famille et des religions, marqué par sa lecture de Nietzsche et la fréquentation des philosophies extrême-orientales, mais qui n’achèvera pas le combat contre l’état dépressif qui le mine depuis l’enfance, aura laissé une œuvre romanesque qui a marqué et marque encore des générations de lecteurs par sa recherche constante d’un équilibre difficile du moi profond chez l’homme plongé dans le monde. Ces livres graves et lumineux, universels, qu’étudiant je dévorais, Peter Camenzind (son premier roman en 1904), Le loup des steppes, Siddhartha, Le jeu des perles de verre… formaient ensemble une recherche (non pas du temps perdu mais du sens perdu) qu’il considérait essentielle à la tentative de l’expression de la dualité du monde, mais qu’il admettait incomplète, impossible, utopique. Dans Le curiste, paru en 1924 à l’issue d’une cure à Baden-Baden, à 47 ans, il est clair sur son échec (et génial) quand il écrit : « Si j’étais musicien, je pourrais sans difficulté écrire un chant à deux voix. Il comporterait deux portées distinctes se complétant, s’opposant ou s’influençant. Les deux voix toujours intensément liées, il y aurait interaction entre l’une et l’autre. Toute personne capable de lire la musique pourrait déchiffrer ma mélodie. À chaque fois qu’elle verrait ou entendrait une note, elle percevrait simultanément la note contraire, sa sœur, son ennemie, son opposée. Ce sont ces deux voix, cette antithèse permanente, cette double ligne mélodique que je voudrais traduire à l’aide du matériau dont je dispose, les mots. Je m’acharne, mais je n’obtiens aucun résultat. Malgré tout, je réitère sans cesse ma tentative, je me bats avec frénésie pour atteindre un but inaccessible ». Ce chant à deux voix, cette diversité, c’est un désir d’unité : « Je voudrais montrer que la beauté et la laideur, la clarté et l’obscurité, le péché et la sainteté ne s’opposent que passagèrement, qu’ils finissent toujours par se rejoindre ».

Ce contemporain de Freud et de Schoenberg (ses aînés), de Zweig et de Beckett (ses cadets), est comme eux un humaniste qui a eu à traverser la barbarie de deux guerres mondiales, la sale qui ne fut pas la « der des der » et celle de la terreur nazie. D’emblée, en 1914, il s’opposa quand la plupart des écrivains allemands s’exaltaient de patriotisme. Depuis la Suisse, pays neutre, il écrit une lettre publique contre la folie nationaliste qui sévit à l’est comme à l’ouest du Rhin (ce qui lui vaut l’amitié indéfectible de Romain Roland) et, dès lors, il sera vu comme un traître. Ce qu’il fait? Il organise des envois de livres aux prisonniers allemands en France… Il écrit Knulp, sublime roman pré-beckettien où un vagabond vit d’errance dans un parfait désengagement social, n’attendant rien, marginal qui meurt solitaire.

Il aura honte d’être Allemand quand montent au combat (Mein Kampf) les troupes d’Hitler. Son exil volontaire se renforce d’autant. Alémanique il est, érémitique il demeurera. Non-Juif, le régime du Troisième Reich ne l’arrête pas au petit matin pour en faire du bétail. On le tolérera. Ce n’est pas un auteur « dégénéré » aux yeux de Goebbels mais un « indésirable ». Que fait-il? Il écrit Le jeu des perles de verre, une utopie située dans le futur, une contre-proposition à l’époque des führers, une communauté monastique idéale, la Castalie, dont le héros craindra toutefois qu’elle devienne une nouvelle barbarie, un monde fermé sur lui. Il décide de déserter. Hesse n’est pas un grand écrivain, c’est un écrivain supérieur comme Goethe, comme Beckett.

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