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Henrik Ibsen: Le mineur de fond

Henrik Ibsen: Le mineur de fond

Par Robert Lévesque, publié le 07/04/2006
À la mort du dramaturge Henrik Ibsen, le 23 mai 1906, sa veuve fit ériger une colonne sur la tombe de son illustre mari au cimetière de Christiania (aujourd’hui Oslo), une stèle sans inscription sur laquelle était gravé un pic, l’outil du mineur de fond que fut, au théâtre, l’auteur d’Hedda Gabler. À 22 ans, n’avait-il pas écrit : « Roche! Éclate avec fracas, sous les coups de mon lourd marteau, en bas je dois frayer ma voie, vers le but qu’à peine j’ose pressentir ».
L’image du pic résume l’ouvrage entier que, sa vie durant, ce libre-penseur, ce disciple scandinave de Voltaire, a passionnément mené. Ibsen est un homme qui rompit tout lien avec sa famille bien-pensante (sauf sa sœur Edvige) et s’exila de son pays, la Norvège, durant vingt-sept ans (c’est un exilé littéraire). Il put, à bonne distance, chercher à comprendre ses contemporains et en particulier les femmes qui, dans son œuvre théâtrale, occupent une place centrale, profonde et énigmatique.

Il y a, dans le théâtre d’Ibsen, autant de pièces où l’homme est le personnage principal (Un ennemi du peuple, John Gabriel Borkman). Cependant, celles où c’est la femme qui est au cœur du travail de forage mental, du pressentiment, telles Nora dans Maison de poupée, Rebecca West dans Rosmersholm, Ellida Wangel dans La Dame de la mer, Hedda Gabler dans la pièce éponyme, relèvent toutes du chef-d’œuvre. À tel point que la réputation d’Ibsen, qui sera si grande dans l’Europe de la fin du XIXe siècle et qui inspirera les dramaturges américains du XXe siècle (O’Neill, Miller, Williams), sera celle d’un écrivain pour femmes, ce qui faisait rager le Suédois Strindberg, cadet, rival et misogyne de choc. Strindberg reconnaissait à mi-voix le talent d’Ibsen, mais il hurlait son dégoût d’un tel féminisme propagé par un mâle.

Des êtres humains
Génial Ibsen, que Freud jugeait aussi grand que Shakespeare, Sophocle et Euripide. Cent ans après sa mort, sa force est de demeurer controversé, d’échapper à la respectabilité du « monument », provoquant encore avec ces grandes pièces sombres qui continuent d’inquiéter ceux qui s’y frottent (Hedda Gabler est une pièce aussi intrigante qu’à sa création en 1891). L’auteur de Rosmersholm n’a pourtant pas été, comme le dénonçait Strindberg, qu’un dramaturge féministe, ce qui réduirait son œuvre, la lierait à une lutte sociale. Ibsen, défenseur féroce de sa solitude (il passa sa vie avec sa fidèle épouse Susannah, ne changea pas son train de vie le succès venu, ne s’engagea envers aucun parti), n’adhérait à aucune cause. Il creusait, seul. Le pic.

Lorsqu’il revint vivre en Norvège en 1891, à 65 ans, la société norvégienne des droits de la femme voulut évidemment le fêter; il s’y prêta de bonne grâce mais en faisant devant ces femmes une mise au point importante : « Il me faut refuser l’honneur d’avoir consciemment œuvré en faveur des droits de la femme. Je ne suis même pas sûr de savoir ce que sont les droits de la femme. Pour moi, ce fut une question de droits de l’homme. Et si vous lisez mes livres attentivement vous vous en rendrez compte. Il est évidemment souhaitable de résoudre le problème des femmes, mais cela n’a pas été mon seul objet. Ma tâche a été de faire le portrait d’êtres humains ».

Jacques De Decker, qui a mené une longue carrière de critique dramatique au Soir de Bruxelles, signe une nouvelle biographie d’Ibsen, un travail non scientifique mais porté par une grande justesse de vue sur cet homme secret qui n’a pas laissé d’écrits autobiographiques. Il affirme qu’à partir du Canard sauvage, en 1885, on ne pouvait plus prendre Ibsen en défaut de connaissance de ses personnages. « Il ne se heurte plus qu’à leur mystère », écrit-il. Ibsen, qui avait un pouvoir de concentration extrême lorsqu’il construisait ses drames, dessinait ses personnages avec une richesse de détails inouïs, il les débusquait, creusait sous les couches successives de sentiments contradictoires qui les constituaient, ce qui les rend en fin de compte « insaisissables », d’où son génie. D’où le fait que son théâtre demeure énigmatique et que son propos suscite encore la controverse.

Il aimait répéter que l’artiste est là pour poser des questions et non pour administrer des réponses. Il n’en apporta aucune. On comprend pourquoi le plus grand explorateur de l’inconscient, le docteur Freud, s’intéressa tant aux pièces de son contemporain. Dans L’Inquiétante Étrangeté, il dit de l’héroïne de Rosmersholm : « Nous avons jusqu’ici traité Rebecca West comme si elle était une personne vivante et non une création de l’imagination de l’écrivain Ibsen ». Cette Rebecca West (son personnage le plus fort, avant Nora, avant Hedda) qui, gouvernante chez le pasteur Rosmer, a d’abord poussé au suicide l’épouse stérile de celui-ci, pour entraîner ensuite le veuf dans un suicide avec elle au nom d’un amour idéal (selon l’idée de Kierkegaard, la seule manière d’éviter qu’il ne s’étiole est de ne pas le consommer).

Dans sa correspondance avec Freud, Jung fait allusion à La Dame de la mer (où Ellida refuse de partir avec l’Étranger revenu la chercher — son seul amour véritable — dès lors que son mari lui dit qu’elle peut choisir librement de partir) pour expliciter un cas d’analyse sur lequel il se penchait : « La construction du drame, la façon dont le nœud est agencé sont identiques à Ibsen ».

« Et si vous lisez mes livres attentivement… », disait le dramaturge aux féministes norvégiennes. Ibsen, rappelle De Decker, misait tout sur l’écriture de ses drames qui étaient ce que l’on appelait des lesedrame, des pièces à lire. D’ailleurs, l’événement n’était pas tant la création de ses pièces à la scène que leur parution en librairie. Longtemps avant qu’elles soient jouées, elles étaient lues. La censure retardant les mises en production, ses tirages devenaient très grands. Quand parut Le Petit Eyolf, une foule se pressait au port de Christiania pour accueillir le bateau apportant les caisses d’exemplaires imprimés au Danemark…

Ibsen et Strindberg, qui ne se rencontrèrent jamais, avaient mené en parallèle la révolution théâtrale scandinave, fondant le théâtre moderne. Aux pièces historiques et aux drames poétiques entre rois et reines qui fleurissaient, ils opposèrent des tragédies mettant en scène des gens de la classe moyenne, leurs semblables, réduisant le dialogue, le nettoyant du verbiage, scrutant dans le noir des âmes, creusant avec des pics dans l’enfouie nature humaine. Leur théâtre reste actuel.

En 2006, c’est le centième anniversaire de la mort du Norvégien; ce sera au tour du Suédois en 2012.


Bibliographie :
Ibsen, Jacques De Decker, Gallimard, coll. Folio Biographies, 224 p., 13,95 $ Drames contemporains, Henrik Ibsen, Le Livre de Poche, coll. La Pochothèque, 1278 p., 44,95 $
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