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Gilbert La Rocque: De grandes désespérances

Gilbert La Rocque: De grandes désespérances

Par Robert Lévesque, publié le 28/08/2006
Oui, je sais, cette chronique concerne la littérature étrangère et Gilbert La Rocque est québécois, né à Montréal en 1943, mort à Montréal en 1984 (après s’être effondré au Salon du livre). C’était un homme au caractère rude, gueule de bûcheron, ceinture noire au judo, qui a été ouvrier, caissier, commis, puis directeur littéraire aux éditions de l’Aurore et chez Québec Amérique. Mais pour nous lecteurs, vingt-deux ans après sa disparition et son «presqu’oubli», c’est l’écrivain qui importe, que l’on a à découvrir, parce qu’il avait une plume et un style exceptionnels.
Oublié? Occulté? En tout cas, inexplicablement absent de l’anthologie Gauvin-Miron publiée par l’Hexagone (éditions 1989 et 1998), alors que La Rocque (que je n’ai pas lu au moment des parutions de 1970 à 1984) mérite d’être reconnu au même titre que les grandes plumes de la modernité nord-américaine francophone, entre Aquin, Ducharme et Marie-Claire Blais.
 
Ces derniers ont eu le coup de pouce de Paris pour faire leur chemin dans le lectorat québécois, sensible à la reconnaissance venue d’ailleurs, mais La Rocque, comme Gauvreau, n’a pu jouir de cette reconnaissance, et cela explique en partie que son œuvre interrompue (six romans) soit demeurée peu connue. Elle fut saluée par ses pairs (Victor-Lévy Beaulieu qui célébra son «souffle», Marie-Claire Blais qui reconnaissait «la savante complexité» de son écriture) mais, depuis, sans un soutien actif de la critique et de l’institution, La Rocque est dangereusement sur la voie de l’oubli.

Au sortir du purgatoire
C’est de cet injuste abandon (purgatoire de force) que la réédition de ses six titres, entreprise chez Typo en 2003, devrait le sortir, car La Rocque, qui a laissé le souvenir d’un être à querelles (surtout avec la presse, d’où le silence de Réginald Martel qui, à sa mort, salua l’éditeur et fit l’impasse sur l’œuvre), s’il trouve enfin le lectorat qu’il mérite, apparaîtra dans sa juste mesure. Il s’agit en effet d’un écrivain féroce, absolument moderne, à l’écriture lyrique et sombre, qui a fait de la famille et de la mort les thèmes entremêlés (le nœud) de grandes désespérances…, celles des humains condamnés au mensonge.
 
Dès le premier chapitre du premier roman (Le Nombril, déjà le nœud), La Rocque mettait en scène la mort du père, vécue par un fils de 15 ans, observant «la désertion du corps», et chez qui s’entremêlait (dans une narration haletante passant du «il» au «je» et vice versa) la vision de ce cadavre avec l’image d’un rat mort, remontée de l’enfance et venant saisir l’obscénité de toute mort, la finalité insignifiante des existences vouées à la dissimulation de soi : «Obscénité de la mort, matière. Et ne rien comprendre. Rien d’autre que cette idiote envie de pleurer qui monte comme une marée dans sa gorge et vient se tasser dans sa bouche et dans ses narines puis dans ses yeux, mais non, non! à quinze ans on n’a déjà plus le droit de pleurer, le temps du mensonge est venu, on a choisi son masque, l’un des masques à porter toute sa vie…».
 
Ces masques, La Rocque, dans son roman de 1980 justement titré Les Masques, les arrache un à un avec une violence désespérée dans un récit vertigineux, angoissant, et kaléidoscopique, où se revit un drame, la noyade d’un enfant de huit ans, drame qui déclenchera le retour du père (un écrivain) à sa propre enfance, aux morts (aux rats) de son enfance, la mère cancéreuse qui hurle, son père qui, la nuit, vide des seaux de sang dans la toilette, un cimetière, la maison de son grand-père où il a vécu un temps, là même où son fils se noiera plus tard (quand il en aura écrit le récit, que le livre aura mûri en lui), passés les arrachements de masques, ceux «des anciens enfants bel et bien morts étouffés sous la chair malsaine des adultes», ceux de «la famille maudite, dont les masques ramollis révèlent les désirs sordides qui avaient grouillé en eux»…
 
Il y a chez La Rocque une parfaite maîtrise dans l’utilisation des multiples voix (antérieures, intérieures, anticipatoires) et des angles de récit (mémoriels, subjectifs, descriptifs). C’est ce qui fascina Marie-Claire Blais, préfacière des Masques, qui soulignait la richesse et la complexité d’une telle écriture (je pense à celle de Claude Simon pour la forme, celle d’Emmanuel Bove quant au fond) « avec cet aspect double du romancier qui décrit sa vision infernale mais combien juste du monde, tout en entrant dans sa propre histoire et en en sortant avec une extrême habileté, par le discours de ses personnages hantés par la culpabilité de vivre ». De « ce grand roman désespéré », Blais disait ressentir quelque chose de «presque joyeux». Comme la générosité émanant de l’écriture vitupératrice de Thomas Bernhard.

Bas les masques
Cette ivresse de l’écriture, de l’assemblage inextricable, sans commencement ni fin, des sensations, des angoisses, dans le mouvement perpétuel d’une pensée qui s’écrit, s’élargit, s’insère, s’incruste, s’empare du récit dans une circularité du texte, c’est stupéfiant. Ainsi, dans Serge d’entre les morts (1976), un chef-d’œuvre, un texte tout d’une phrase interrompue par des espaces, où un orphelin adulte extirpe de lui un passé de misère; texte éclaté dans le temps intérieur de la pensée. Libération impossible d’un rêve d’autrefois «que je ne pouvais pas finir de rêver, et comme je laissais tout cela se dire et se rêver sur le papier je savais que rien ne finirait jamais (de même que rien n’avait jamais commencé), et que le beau geste inutile de sortir tout cela de moi, de vouloir l’articuler pour clairement le dire, n’abolirait pas tous ces fantômes qui refusaient de se taire et de mourir pour toujours».
 
Romans des orages sous crânes, des naufrages dans la saleté de la ville, romans-requiem, les ouvrages de La Rocque, dans les nationalistes années 1970, ne s’inscrivaient pas dans le cadre politique du Québec d’alors (ils en étaient les épines). Aux années de la famille politique « resserrante », il disait : la famille, c’est la mort. Pessimiste lyrique, La Rocque fourragea violemment dans le cloaque familial où, comme il le sentait, on semblait plus occupé à mourir qu’à faire quoi que ce soit.
 
Pourquoi n’a-t-il été entendu que de quelques-uns, pourquoi cette voix puissante n’a-t-elle pas porté dès lors? Sa mort à 41 ans n’a pas aidé. Et les éditions Québec Amérique, à qui il avait donné une première impulsion littéraire, n’ont rien fait pour soutenir cette œuvre qui, à l’égal des plus inspirées, des plus nerveuses, fait une fusion cinglante entre le désir et la mort, comme chez Aquin, Ducharme et Blais.


Bibliographie :
Le Nombril, Typo, 208 p., 11,95$ Corridors, Typo, 256 p., 12,95$ Serge d’entre les morts, Typo, 192 p., 12,95$ Les Masques, Typo, 240 p., 12,95$
À paraître : Après la boue (7 novembre 2006) et Le Passager (printemps 2007).
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