Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 103
Georges Perec : L’homme de nulle part

Georges Perec : L’homme de nulle part

Par Robert Lévesque, publié le 23/10/2017

Lui qui disait venir de nulle part (son père mort à la guerre, sa mère disparue à Auschwitz – à 40 ans, il écrit « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance »), lui qui échoua sans regret à produire une œuvre autobiographique (« Je ne suis pas le héros de mon histoire »), préférant inventer (et s’inventer) de folles fictions et traverser de dures contraintes (entre autres faire disparaître d’un roman la voyelle e, puis dans un autre n’utiliser qu’elle), eh bien lui ce joueur, écrivain ludique par excellence, espiègle et malicieux, lutin des lettres mort trop tôt il y a trente-cinq ans, le voilà – Georges Perec, dont le nom en hébreu veut dire « trou » – reçu avec son œuvre disparate et radicalement originale dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Ma joie est grande, comme l’était ma colère quand Jean d’Ormesson l’y a précédé. Dans le palace de papier missel, il y a donc maintenant, ayant rejoint la clientèle, un jeune loup et un vieux jeton. J’imagine mal qu’ils mangent à la même table, Perec préférant celle de Jarry où Apollinaire et Pessoa se passent le sel, d’Ormesson allant plastronner à celle de Proust où s’agglomèrent Cocteau, Morand, le cardinal de Retz qui ne mange jamais de dessert...

J’ai toujours aimé Perec. Je me souviens que c’est dans la rue Hamel, au numéro onze et demi, que, dans ma chambre d’étudiant au deuxième étage, j’ai commencé à lire Les choses en 1965. Le Vieux-Québec avait, à cette époque, le charme tranquille qu’allait décrire Jacques Poulin dans ses romans où la rue de la Fabrique donnerait à son narrateur « l’envie de glisser doucement sur le ventre » et où rue Couillard au coin de Saint-Flavien une maison s’appuierait sur sa voisine de gauche… Cette maison était un café, Les deux guitares, où j’allais terminer de lire ce premier roman de Perec qui, quoique paru en 1965, avait l’outrecuidance de se présenter comme « Une histoire des années soixante ».

En plein milieu de la décennie, Perec frappait dans le mille, il donnait à lire ce que serait « la société de consommation » alors que celle-ci (qui triomphera) commençait à se montrer le bout du nez. Jérôme et Sylvie, couple d’étudiants, font des enquêtes auprès des consommateurs, ils vont dans Paris en posant des questions : Que pensez-vous de votre machine à laver? Quelles qualités demandez-vous à votre matelas? Le succès fut immédiat. Perec – publié chez Julliard par Maurice Nadeau – alla décrocher le Renaudot. Dès lors, on allait adopter ce singulier écrivain orphelin, pupille de l’État (comme Genet) qui allait se constituer une famille de lecteurs et rejoindre le fol bercail de l’Oulipo (l’Ouvroir de littérature potentielle) où toutes expériences d’écriture seront mises à profit dans un atelier où ce que l’on pique, l’on coud, l’on brode, l’on ourle, ce sont des textes. La vie, mode d’emploi, en 1978, sera le gros œuvre de Perec, un roman-puzzle mathématique donnant à voir tout ce qui s’est passé en 100 ans dans un immeuble dont on aurait enlevé la façade, rien de moins que 107 romans en un…, 107 histoires dont celles du bijoutier assassiné trois fois, du boxeur noir qui ne gagna aucun match, bref ce qu’il appela lui-même une « racontouze »…

Pléiade oblige, j’ai relu Perec l’été dernier au lac Ontario. Deux fois plutôt qu’une ses fameux Je me souviens dont il avait emprunté la formule à l’Américain Joe Brainard et ses I Remember mais en alignant, lui qui n’avait pas de souvenirs d’enfance, tous ses souvenirs de jeune Parisien, ces détails superficiels – « Je me souviens de Jean Constantin quand il chantait Où sont passées mes pantoufles? » – les mieux conservés – « Je me souviens des sœurs Goitschel ». Un conservatoire intime de menues réminiscences… Je me souviens que Sami Frey vint à Montréal jouer, à vélo sur la scène du TNM, ces 480 Je me souviens

Le vélo de Sami Frey faisait référence au second roman de Perec, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?, un roman-potache (présenté comme un récit épique en prose) qui n’eut pas le succès des Choses mais qui classa Perec parmi les plus drôles des écrivains, et ce n’est pas facile d’être drôle (finement, j’entends) quand on est écrivain. Ce second roman, paru en 1966, avait la particularité d’avoir comme narrateur « une bande de potes », les copains d’un jeune militaire montparno appelé à aller en Algérie au plus fort des « événements » et qui faisaient tout, mais alors tout, pour qu’il échappe à cette fatalité. Ce pauvre vélocipédiste était orphelin, « il avait été jeté sur le pavé de la grande ville à l’âge de quatorze semaines ».

Perec n’était pas que drôle. Son troisième livre en 1967, titré Un homme qui dort, devenu un extraordinaire film en 1974, est une adresse à un personnage qui s’enferme en lui-même. Le narrateur tutoie cet étudiant qui se replie dans une chambre de bonne, qui sort, qui marche, ne parle pas, qui s’enfonce dans une nuit où, même le jour, tout est gris, hormis cette bassine de matière plastique rose qu’il regarde continûment dans sa mansarde. Une plongée dans le vide; cette adresse à un jeune homme qui se coupe du monde est à mon avis l’un des textes les plus autobiographiques de Perec, ce fils de parents juifs polonais, l’un mort, tué au combat, l’autre disparue dans la nuit des camps…

Plongé dans Perec, j’ai pu lire un de ses rares livres (paru en 1994, posthume) qui m’avait échappé, Un cabinet d’amateur, maniaque mise en abyme d’un tableau dans lequel des tableaux multiples sont peints; il s’agit de la collection d’œuvres picturales d’un richissime brasseur allemand dont un peintre américain a fait le portrait, lui posant assis au milieu de sa collection. Perec décrit le tableau général puis chacun des tableaux compris sur l’immense peinture. À un moment de ma lecture, je tombe sur la description d’un tableau incomplet, un petit rectangle de deux centimètres de long sur un centimètre de large dans lequel, au moyen d’une loupe, on distingue une trentaine d’hommes et de femmes plongeant dans les eaux d’un lac et dont le titre, si l’œuvre avait été achevée, nous dit le narrateur, aurait été Les ensorcelés du lac Ontario

Je relevai ma tête, je regardai le lac, j’étais l’Ensorcelé du lac Ontario!

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