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Gary, la mort devant soi

Gary, la mort devant soi

Par Robert Lévesque, publié le 16/07/2004
« Il ne pouvait vivre sans respirer l’atmosphère exaltante du drame » : c’est sa biographe qui le dit, elle qui souvent rencontra l’écrivain Romain Gary et a enquêté auprès de ceux et celles (si nombreuses) qui l’ont connu, fréquenté, aimé, admiré, craint ou fui. Myriam Anissimov publie un ouvrage indispensable aux tentatives de compréhension de ce spécialiste de l’affabulation pour qui l’idée de la mort (comme chez Aquin) fut l’entêtante et seule musique de sa vie.
Romain Gary est mort seul, proprement, après avoir, une vie durant, brouillé et embrouillé cartes et pistes, personnages et identités. Rentrant d’un déjeuner en ville avec son éditeur, il est allé dans sa chambre, a tiré les rideaux, a sorti d’une mallette son Smith & Wesson 38 et, après avoir déposé la mallette au pied du lit, il a enlevé ses lunettes, sa veste, ses chaussures, son pantalon, ses chaussettes, rangeant le tout sur la chaise face au lit et, gardant sa chemise bleue, il a posé sur l’oreiller une serviette de bain rouge, s’est couché, a rabattu la couverture jusqu’à sa taille, a glissé le canon entre ses lèvres et — à cinq heures de l’après-midi, l’heure du matador—  il a appuyé sur la détente...

La détente... J’ai toujours été fasciné par le fait que le mot utilisé pour décrire la pièce servant à faire partir le coup d’une arme à feu est le même que celui qui signifie le relâchement physique. Romain Gary l’avait donc enfin trouvé, le repos, ce mardi 2 décembre 1980, dans son appartement parisien de la rue du Bac. Dans la lettre qu’il laissa à Claude Gallimard et qui était posée sur la mallette, une simple feuille non pliée, il avait écrit sa dernière phrase : « Je me suis enfin exprimé entièrement ».

Énigmatique et précis à la fois, c’est du pur Gary. Le mot « enfin », qui sonne comme une satisfaction, ou un acquittement, est le plus important après le « Je », ce « Je » qui amusa, troubla puis angoissa l’auteur des Racines du ciel et de La Vie devant soi, ses deux Goncourt, le sien de 1956 et celui de sa créature fictive en 1975. Dans Vie et mort d’Émile Ajar, publié après sa mort, il avait écrit : « Je me suis toujours été un autre », formule étonnante rappelant l’aveu de Rimbaud et résumant la trajectoire dédaléenne de ce Protée à fine moustache, un être insaisissable et maître menteur qui a passé sa vie, ou ses vies, à fuir et à se fuir.


Le fils de Mina

En lisant cette biographie à la documentation impressionnante, où Anissimov s’applique avec obstination et objectivité à démêler le vrai du faux, et le possible de l’improbable, on comprend (sans avoir toutes les clés du mystère, ce qui est impossible, Gary y a vu) que ce qui a fait courir l’auteur d’Éducation européenne, depuis l’enfance misérable dans le ghetto de Wilno en Lituanie jusqu’au désespérant début de vieillesse entre les palaces et ses résidences, c’est la quête incessante d’un dépassement de soi que lui avait refilé sa mère, Mina Iosselevna Kacew, femme extravagante et ambitieuse, une mythomane qui a été la femme la plus importante de sa vie. Deux jours avant son suicide, Gary disait à son meilleur ami : « Ah, si ma mère était là, tout cela s’arrangerait autrement ».

Seul avec elle, il avait entrepris en 1928, à 14 ans, le grand départ de Varsovie à Paris pour atteindre « le paradis terrestre ». Sa mère, francophile à l’extrême, était persuadée que son fils avait un avenir brillant, que tout lui était promis, qu’il serait au moins ambassadeur de France. Il écrira La Promesse de l’aube pour la sublimer en personnage car pour lui, comme l’écrit Anissimov, « aimer sa mère, c’était l’inventer ».

Il brossait d’elle le portrait constamment retouché d’une femme d’exception, il disait qu’elle avait été comédienne, qu’elle avait eu une aventure avec le grand acteur russe Ivan Mosjoukine, liaison secrète dont il laissait entendre qu’il en était le résultat. Tout cela était faux, Anissimov met fin à bien des légendes semées par lui. En réalité, sa mère était une modiste abandonnée par son mari qui, une fois en France, gagna sa vie comme gérante d’une pension niçoise. Elle meurt en 1941, il a 27 ans, il est pilote, il a rejoint les Français libres du général de Gaulle.

Gary racontait qu’au moment de fuir la France vaincue avec deux camarades, sa mère lui avait par hasard sauvé la vie. Anissimov, privée de témoin, ne peut pas trancher le faux du vrai. Gary prétendait qu’au moment de monter dans l’avion, le téléphone du hangar avait sonné. C’était elle. Pendant qu’il lui parlait, ses camarades décollèrent pour faire un tour et revenir, mais quelques minutes plus tard l’appareil s’écrasait. Gary avait un besoin incessant de drame et à la guerre il défia la mort, prêt aux missions de vol les plus risquées, écrivant à une amie son désir de « mourir enfin dans une juste guerre ». Déjà le mot « enfin » associé à la mort.


La partie d’échecs

Mais, finalement, ce qui va le mener au suicide à 66 ans (outre le malheur de la fin tragique en 1979 de l’actrice Jean Seberg, sa seconde femme, on a le goût de dire sa fille, car vers la fin c’est l’attitude qu’il avait adoptée envers elle), c’est sa virtuosité d’illusionniste et le fait qu’il a voulu pousser plus loin son art de la mystification, autrement dit « l’affaire Ajar » qui, en réalité, pense Anissimov, lui fut fatale.

Au point de départ, vu que sa réputation déclinait (on le dépeignait dans les années 70 en « hippie gaulliste démodé ») et qu’il dédaignait la gent critique, cette « affaire » était une farce pour moquer les plumitifs. Il écrivit Gros-Câlin, inventa le pseudonyme Émile Ajar, chargea un petit-cousin d’assumer le rôle de l’écrivain, mettant quelques proches au secret au moyen de lettres juridiques. Le coup marcha. Le roman eut plus de succès que ceux signés Gary. Mais l’entreprise allait empoisonner sa vie quand, passée l’euphorie du Goncourt de 1975, le complice se fit embêtant, refilant une photo de lui à la presse, accordant des interviews. Dans la partie d’échecs, Gary devenait à la merci de Paul Pavlovitch.

Au lieu de jouir de la supercherie, il entra dans l’angoisse, une angoisse qui décupla à l’annonce d’un contrôle fiscal. Révéler le tout lui semblait impossible. Vieillir ne l’intéressait pas. Il se procura des cartouches et encore là par un subterfuge, l’ultime, lorsque, dînant avec quelques amis dont un policier, racontant qu’il avait été tireur d’élite dans sa jeunesse, il déclara : « C’est idiot, je n’ai plus de munitions pour mon Smith & Wesson ». Pensant qu’il voulait s’entraîner, le policier lui refila une boîte de balles.
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