Chroniques

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 85
Frontières poreuses

Frontières poreuses

Par Elsa Pépin, publié le 04/11/2014

Parmi les révolutions accomplies par notre postmodernité, l’abolition des frontières – qu’elles soient géographiques, linguistiques ou culturelles – est l’une de celles venues avec leur lot de bénéfices et de dommages, si on peut s’exprimer ainsi. L’homme contemporain voyage librement, mais en se rapprochant de l’étranger, il ne se rapproche pas forcément de ses semblables.

L’image sert de point de fuite au magistral roman choral de Laurent Mauvignier, Autour du monde, dans lequel la planète bat au rythme de petits cataclysmes vécus par une vingtaine de personnages dont les récits entrecroisés font écho au tsunami de Fukushima de 2011. L’écrivain (qui nous avait donné en 2010 l’extraordinaire Des hommes) décrit un monde où les frontières désormais poreuses provoquent des rencontres insolites, des chocs culturels improbables qui traduisent les contradictions d’une société ultra-connectée au sein de laquelle les liens se fondent sur des réseaux artificiels. Les rêves dorés des bien nantis, s’évadant sur les îles paradisiaques des mers turquoises, croisent ceux des plus démunis, forcés de quitter leur pays pour survivre, rêvant de rentrer à la maison, parce qu’« aucun paradis ne vaut un chez-soi ».

S’ouvrant sur la scène particulièrement éblouissante du tsunami de Fukushima vécu par un couple formé d’une Japonaise et d’un Mexicain, le roman donne vie à une planète bouleversée, alors que Mauvignier entre dans la tête de personnages qui cherchent à rompre une forme d’isolement en traversant les frontières, mais qui restent prisonniers de leurs secrets intimes. Il y a ce voyageur qui rejoint son amant à Moscou, un homme marié qui attend son premier enfant, et cet Australien en manque d’exploits qui s’élance vers des lions en Afrique pour vivre ce « luxe de l’adrénaline » et cette « apparence du danger », mais qui fuit lâchement la vraie menace lorsqu’il frappe des enfants africains avec son jeep. Sachant autant créer le suspense dans des scènes d’action trépidantes (tsunami, attentat à Tel-Aviv, attaque de pirates somaliens) que pourfendre l’Occidental moyen par une mordante ironie, Mauvignier pose un regard critique sur le voyageur contemporain. En quête d’un paradis perdu qu’il croit retrouver dans un safari en Afrique, une croisière sur la mer du Nord ou dans une quête des origines en Israël, le voyageur parcourt les pays comme on marche vers la promesse d’un avenir meilleur, l’illusion d’un renouveau ou du retour aux sources. Le voyage devient une marchandisation des désirs; les personnages, quant à eux, sont confrontés aux limites d’un vaste monde qui ne fait que les renvoyer à eux-mêmes. « Quand on part si loin de chez soi, ce qu’on trouve parfois, derrière le masque du dépaysement, c’est l’arrière-pays mental de nos terreurs ».

Si certains récits sont plus forts que d’autres, c’est l’ensemble qui crée l’effet grandiose du roman. Grand prosateur au style cinématographique, Mauvignier est un romancier étonnant qui sait détailler une scène érotique au millimètre de peau près, traduire les sentiments les plus ambigus et embrasser les mouvements planétaires sans jamais perdre le souffle. La construction d’Autour du monde est ambitieuse et imposante, mais le roman est d’abord et avant tout une plongée vertigineuse dans les méandres de l’âme humaine au XXIe siècle.

Bêtes de foire
L’intimité croise l’Histoire de manière dramatique dans le roman du Colombien Juan Gabriel Vásquez, les frontières abolies étant ici celles entre vie privée et vie publique. Les réputations raconte ainsi le parcours d’un célèbre caricaturiste accédant à la notoriété au prix de quelques sacrifices, comme de voir son intimité envahie par son personnage public. D’abord violée par un simple chewing-gum collé dans sa serrure de boîte postale, puis menacée par des ennemis qui le pressent de cesser de ternir l’image des Forces armées de la République, la vie intime de Javier Mallarino se détériore à mesure qu’il gagne en célébrité, conformément à la loi de ce pays selon laquelle « on ne devient quelqu’un que lorsque quelqu’un d’autre cherche à (nous) faire du mal ». Le roman commence avec un hommage rendu au caricaturiste pour sa brillante carrière, un évènement qui amène le héros à remonter le cours de sa vie pour suivre la trajectoire d’une réputation qu’il a acquise aux dépens de celle des autres.

Se présentant comme une bonne comédie satirique, le roman se révèle plus tordu et profond au fil des pages, alors qu’un épisode étrange fait ressurgir du passé une jeune femme mêlant le caricaturiste à une histoire de viol, puis à celle d’un suicide le plaçant en délicate position. L’auteur développe alors une fine analyse psychologique, décortiquant entre autres l’humiliation subie par les victimes des cruels dessins et celle sur laquelle repose la tâche des caricaturistes, qui « voient le monde à travers l’humiliation des autres et traquent leurs faiblesses afin de mieux les détruire, pareils à des chiens flairant la peur d’autrui ». L’admiration que suscite Mallarino s’est donc faite au détriment de sa vie privée, nous dit Vásquez. Si l’idée n’est pas neuve, la manière dont l’auteur cerne la conscience de ses personnages à travers l’histoire des réputations est pénétrante et fait cruellement réfléchir aux mensonges sur lesquels se bâtit l’opinion publique. Les journalistes, les caricaturistes de même que les hommes politiques font ici figure de véritables bêtes de foire. La Colombie est d’ailleurs comparée à une jungle où l’on risque de se faire dévorer par des fauves déguisés en hommes respectables.

En plus de personnaliser la réputation, véritable personnage du roman, l’auteur se fait lui-même grand portraitiste, entrant dans la peau du dessinateur qui analyse et appréhende les êtres avec ce regard de physionomiste qui s’attarde sur chaque détail du visage, de l’ossature, de la posture. Les meilleures pages sont celles où Mallarino croque un personnage comme un prédateur saute sur sa proie, ou encore celles, particulièrement lucides, où il décrit l’effritement du couple et de l’amour.

Par ailleurs, une réflexion sur le temps traverse le roman en laissant derrière elle de grandes révélations. Mallarino est hanté par une phrase d’Alice au pays des merveilles : « C’est une pauvre mémoire que celle qui ne fonctionne qu’à reculons », découvrant qu’il suffit de voir le futur pour libérer le passé. Plus intéressante est cette tribu indigène qui pense que « le passé est devant nous, car nous le voyons et le connaissons, alors que l’avenir est derrière : tout ce que nous ne pouvons voir ni connaître ». Cela fait méditer.

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