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Eugène Dabit: Le sens de la soupe

Eugène Dabit: Le sens de la soupe

Par Robert Lévesque, publié le 17/06/2009
Gide, à propos des romanciers prolétaires de son temps, disait qu’ils avaient «le sens de la soupe». Il la servit, cette expression, à deux de ses cadets qui, à ses yeux d’intellectuel bourgeois éclairé, le possédaient naturellement, ce sens du bouillon qui alliait sous la plume (si je comprends ce que l’auteur des Nourritures terrestres voulait dire) labeur et odeur…: Jean Giono, fils de cordonnier, et Eugène Dabit, fils d’ouvrier, deux écrivains qui avaient galéré dur pour brasser la garbure avant de trouver leurs lecteurs… On n’a pas oublié Giono, mais Dabit? Vous avez lu Dabit?
Ce cadet de Louis-Ferdinand Céline, de quatre ans, avait fait la «14-18» de bout en bout et, plutôt que de redevenir apprenti ferronnier, il avait testé son talent dans la peinture, non pas en bâtiment mais sur toile, à l’instar de Gen Paul, le pote de Céline. Ça n’avait rien donné de bon, que des croûtes. Alors, pour pouvoir en manger, de vraies croûtes beurrées, il lui fallut trouver autre chose. En 1926, il eut l’idée (influencé par la lecture des romans de Jules Vallès) d’écrire un livre sur ce qu’il connaissait, le monde qui passe, et vit dans un hôtel des bords du canal Saint-Martin. Paru en 1929, L’hôtel du Nord fut aussitôt remarqué, loué par la critique, couronné du premier «Prix populiste». Dabit gagna une notoriété subite qui (ah! la petite histoire…) suscita une jalousie qui décida le docteur Destouches à se mettre lui aussi au turbin littéraire en écrivant quelque chose qui le ferait connaître, ce serait Voyage au bout de la nuit...

Dabit publiera une dizaine de romans (L’hôtel du Nord demeurant le meilleur; au cinéma ce livre — sans intrigue, que tranches de vie des clients — deviendra avec Jouvet et Arletty, en 1938, un des chefs-d’œuvre de Carné: «Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère?»), puis il entretiendra une correspondance avec Céline, allant souvent avec lui discuter le bout de gras sur les bords de la Seine. Enfin, il entreprend d’écrire un journal intime qui sera publié en 1939, mais trois ans après sa mort car, c’est là la raison de sa tombée dans l’oubli, une scarlatine le faucha à 37 ans, à Sébastopol, lors du fameux voyage des écrivains français en URSS, voyage demeuré celui de Gide à cause de son célèbre Retour d’URSS, la dénonciation du stalinisme qu’il dédia au cher Dabit. Quant à Céline, c’est moins reluisant puisque le livre qu’il dédia à son ami Dabit fut l’innommable Bagatelles pour un massacre.

Un petit éditeur de l’avenue Bosquet, à Paris (7e), vient d’entreprendre la réédition de certains titres de Dabit, d’abord La zone verte, paru chez Gallimard en 1935, dernier Dabit publié de son vivant, et, comme un cadeau d’entrée ou de retrouvailles, un pur inédit, Yvonne, écrit tout de suite après L’hôtel du Nord en 1929, jamais édité car Roger Martin du Gard, qui s’occupait de Dabit chez Gallimard, avait des réticences… Pierre-Edmond Robert, qui a préparé et présente cette édition d’Yvonne quatre-vingts ans plus tard, est franc; il précise qu’il s’agit d’un «texte complet pour son récit, inachevé dans son écriture». Fine nuance…

La zone verte, titre écolo avant l’heure, c’est le roman de la campagne pas loin de Paris, du côté de Mantes et de Pontoise, dans les années 20, une veille de premier mai alors qu’un chômeur parisien a l’idée d’aller à pied dans la contrée verdoyante, au-delà des «fortifs», pour cueillir du muguet qu’il vendra aux parigots. Il a tout de même un métier, «peintre en lettres», c’est-à-dire qu’il peint des enseignes, mais le travail manque. Dans une auberge de Boismont, il va casser la croûte, dormir et, le
premier mai au matin, séduit par l’ambiance puis peu à peu par la femme de l’aubergiste, il décide d’y rester un brin (foin du muguet!) et accepte la proposition de repeindre les chambres de «l’hostellerie», bien grand mot pour la guinguette… Dabit nous fait vivre quelques jours avec cette faune villageoise, avec les terrassiers, les charpentiers qui bossent et «brossent» à l’auberge. En filigrane, un éloge du premier mai, la fête des travailleurs.

Il y a dans ce roman du Céline et du Sartre (mon Dieu! ces deux-là ensemble?), c’est-à-dire que le personnage central, Leguen, correspond à la définition célinienne du «héros» tel celui de L’église: «C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu», et qu’au final, Dabit décrit son Leguen d’une phrase qui nous évoque le Roquentin de La nausée, roman pourtant publié trois ans après La zone verte: «Chacun peut se reconnaître en lui, comme lui-même en chaque passant.» C’est le roman prolétaire (que Sartre abandonna par inadaptation de classe), le roman du mouvement social qui allait mener à la France du «front popu» en 1936, à l’époque dans laquelle les rares Arabes arrivés en France étaient des «sidis» et qu’on disait «la tour» sans avoir à préciser Eiffel…

Avec Yvonne, Eugène Dabit, qui avait tâté de la peinture et frayé avec Modigliani et Utrillo, se glissa dans le personnage d’une jeune fille, une fleuriste au chômage qu’une copine présente à un peintre pour qu’elle pose pour lui. Yvonne Lagache, une provinciale montée à Paris, débarquait (montait, plutôt, au 6e sans ascenseur) chez Georges Monteil. Ce n’est pas un roman à clés, on ne peut pas deviner le modèle de Monteil, c’est un peintre comme tous les peintres qui se consacrent entièrement à leur art en attente de reconnaissance. Comme le titre l’indique, c’est le portrait de la jeune fille qui intéressa Dabit, son parcours avec le peintre qu’elle va craindre puis aimer d’amour, d’un amour total qui, avec le temps (une ou deux saisons, un été dans le Midi), va s’étioler.

C’est le Paris des anciennes fortifications (ils les longent le soir, mais dans la main), la concierge est une «pipelette», dans l’atelier exigu, on étend un tub en caoutchouc sur le plancher pour s’improviser une douche, et le «Salon des indépendants» se tient dans des baraques près des fortifs, aux abords du bois de Boulogne. Yvonne va s’essayer au pinceau elle aussi, et Dabit écrit: «C’était pour le mieux aimer qu’elle peignait.»


Bibliographie :
L’hôtel du nord, Eugène Dabit, Folio, 220 p. |­ 12,95$ La zone verte, Eugène Dabit, Bernard Pascuito Éditeur, 218 p. | 39,50$ Yvonne, Eugène Dabit, Bernard Pascuito éditeur, 218 p. | 41,50$
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