Chroniques

Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 108
Entre proies et prédateurs

Entre proies et prédateurs

Par Elsa Pépin, publié le 31/08/2018

Les êtres humains sont capables d’une violence prédatrice. On pourrait croire qu’ils rejoignent ainsi le règne animal. Or, c’est plutôt ce qui les distingue des bêtes. Ce pouvoir de s’infliger des blessures pour le plaisir de régner, de dominer l’autre, de l’abuser ou de le rejeter. Joyce Carol Oates et Philippe Claudel creusent les terrains crasseux où l’humain se transforme en bourreau pour mieux écraser sa victime. Leurs récits mettent en lumière notre monde dominé par d’exécrables abus de pouvoir exercés envers les femmes, les étrangers, les boucs émissaires.

Oates tombe à point avec ses Amours mortelles, un recueil de quatre novellas où des femmes sont intimidées, dominées, abusées par des hommes de diverses façons, un sujet brûlant depuis le mouvement #MeToo. Dans un style hyperréaliste que des éléments de mystère viennent étoffer, Oates expose quatre cas d’abus où des femmes se font avoir de manière insidieuse par des maris, des compagnons de classe, des grands-pères incestueux. Dans « Mauvais œil », Mariana, la quatrième épouse d’Austin Mohr, reçoit la visite de la première épouse, Ines, qui a trente-deux ans de plus qu’elle. Mariana était une jeune femme instable et fragile lorsqu’Austin l’a recueillie. Nullement fière d’être l’épouse de ce célèbre intellectuel, Mariana ressent une sorte de culpabilité d’avoir usurpé la place d’une autre. À cause peut-être de la confusion qui entoure les épouses passées de son mari, ou de son enfant mort parmi les autres, qu’il évoque par un « nous » qui les avale, parce que « sur la riche tapisserie de la vie d’Austin Mohr, aucun individu ne comptait vraiment – à part Austin lui-même ».

Avec une ironie mordante, Oates décrit la manière insidieuse avec laquelle les jeux de pouvoir s’immiscent dans les relations humaines. La prolifique écrivaine américaine construit ses histoires amères et morbides avec une subtile intelligence. Ces maris narcissiques, petits amis pervers et grands-pères incestueux sont facilement identifiables en figures aussi séduisantes que menaçantes. Ces monstres humains abusent parce qu’ils sont d’abord des proches intimes, nous dit l’auteure, qui prétendent nous faire du bien pour mieux nous dominer.

Suspenses psychologiques aux constructions complexes, ces histoires sur l’amour dévastateur cachent un secret, une vérité énorme dissimulée derrière le charme enivrant du bourreau. Dans « Mauvais œil », Mariana accueille la première épouse, Ines, et découvre que cette dernière est borgne. Son mari nie toutefois le handicap de son ex-épouse, une image habile de l’auteure pour illustrer le déni de l’homme dominant forcé d’écraser et de mépriser ses proches pour briller. Celui qu’Ines décrit comme à l’aise « seulement avec celles à qui il manque une partie de leur âme » dévoile progressivement sa folie déguisée en puissance, jusqu’à la révélation d’un terrible secret qui clôt cet effroyable récit où les proies se liguent contre leur prédateur, annonçant le début d’une revanche qui n’est pas sans rappeler la solidarité féminine du mouvement #MeToo.

Dans la seconde histoire, une jeune fille de 16 ans pas très dégourdie ni choyée par la nature se laisse séduire par un jeune homme : Desmond Parrish, garçon de bonne famille au charme indéniable. « Être choisie était une expérience si déroutante pour moi que je n’avais aucune idée du comportement à adopter. » Déstabilisée, hypnotisée par Desmond, Elizabeth incarne ce que tant de femmes ont subi : l’engouement pour un manipulateur habile qui les envoûte pour mieux les piéger. Le garçon prend des photos d’elle à son insu, la harcèle, alors que la jeune fille n’ose pas inquiéter ses parents. Un scénario classique d’abus difficile à mettre au grand jour, à l’instar de celui subi par l’héroïne de la dernière histoire du recueil, agressée sexuellement par un membre de sa famille, souffrant de lourdes séquelles jusqu’à une vengeance terrible. Qu’ils soient meurtriers, agresseurs, pervers, violents, ou manipulateurs, les hommes n’ont pas la belle part dans Amours mortelles. Sans faire de son livre un simple plaidoyer contre les mâles, Oates écrit un livre de dénonciation et de revanche féministe troublant, dérangeant et ô combien trop vrai.

La revanche des morts
Mesquinerie et manipulation sont aussi au cœur du dernier roman de Philippe Claudel. Il s’agit dans L’archipel du chien du sort de trois noyés échoués sur la plage d’une petite île paumée, des migrants africains venant perturber l’équilibre fragile de la petite communauté en menaçant de compromettre un projet de thermes. Des villageois méfiants, poussés par la peur et encouragés par le Maire et le Docteur, décident de se débarrasser des cadavres en les jetant dans les gouffres dont leur île est dotée. Or, ce qui devait rester un secret entre les six témoins tournera au cauchemar, le pacte de silence brisé par un Instituteur venu d’ailleurs, emmêlant les fils d’un mensonge pesant sur leur conscience. « […] ce n’est pas moi qui ai créé la misère du monde, et ce n’est pas à moi seul non plus de l’éponger », déclare le Maire, cherchant à justifier son acte. Surgit alors un policier teigneux et misanthrope, personnage décapant menant une enquête supplantée par une autre, impliquant le viol d’une jeune fille diaboliquement manigancé. Alors que les morts semblent vouloir « faire payer aux vivants leur indifférence », le volcan de l’île se met à diffuser une odeur putride, pourriture crachée à la face des coupables.

Par cette fable allégorique sur la méfiance de l’étranger, l’écrivain à qui l’on doit les sombres et magnifiques Âmes grises, Le rapport de Brodeck et plus récemment L’arbre du pays Toraja poursuit son étude de l’inhumanité chez l’humain, interrogeant notre responsabilité face au sort des condamnés de la terre et à ce que les morts peuvent nous faire porter depuis leur trépas. Parabole qui emprunte aux mythes et à la littérature policière, ce thriller social et politique aux accents épiques s’interroge sur notre société de surveillance fondée sur la peur de l’autre, entre autres à travers la figure du bouc émissaire. De sa prose simple, élégante, poétique et terrible, Claudel crée une ode dantesque à la mémoire des infortunés non sans un délicieux humour grinçant et une envoûtante atmosphère apocalyptique. L’archipel du chien dit la chute des hommes qui choisissent, pour se départir d’un fardeau, d’anéantir leur frère. Un crime impardonnable qui nous renvoie l’image désolante de notre cruelle lâcheté.

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