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Deux visions de notre monde

Deux visions de notre monde

Par Michel Vézina, publié le 27/09/2010
Je l’ai souvent écrit : la littérature française aura à relever le nez et à se lâcher le nombril; les livres doivent parler du monde. Mes cris auraient-ils été entendus, que diable? J’imagine ne pas avoir été le seul à le souligner, puisque cet automne littéraire s’ouvre avec – au moins – deux titres qui, justement, nous parlent de ce monde pas joyeux du tout que nous avons construit. Nous vivons une époque noire : normal que les romans le soient, au moins un peu. Entre Virginie Despentes et Philippe Claudel, deux visions apocalyptiques.
Virginie Despentes énerve ou séduit. C’est selon. Avec Apocalypse bébé, son nouveau roman, non seulement risque-t-elle de conforter les uns et les autres dans leurs sentiments à son égard, mais peut-être encore les stigmatisera-t-elle.

Dans le paysage littéraire français, Despentes détonne et dérange, elle fait un peu tache. Et c’est tant mieux! Parce que ce paysage (comme tout paysage sclérosé) mérite de plus en plus qu’on lui brasse sa cage – tout comme le nôtre, d’ailleurs, mais c’est un tout autre sujet. Si le pays de la littérature
«nombrilistocentriste» a un besoin urgent d’apercevoir le monde, d’en parler, d’y penser, Virginie Despentes, avec Apocalypse bébé, relève le nez.

Lucie est détective privée. Un peu minable, il est vrai. Elle se spécialise dans la filature d’enfants de bonne famille, ces riches qui craignent pour leurs petits et leurs petites, et qui les font suivre pour en savoir plus, d’abord sur l’assiduité de leur fréquentation scolaire, mais aussi sur leurs activités hors des murs. Ce qu’ils découvrent est rarement rose: qui traînant au café, qui s’explosant la tête au quotidien, qui faisant des pipes dans les chiottes… Nous sommes au XXIe siècle et les enfants ont des iPhones et des adresses courriel, ils s’envoient en l’air sans amour ni espoir de celui-ci, et l’avenir existe encore moins que pour ceux de la fin des années 70 qui criaient «No future».

L’adolescente que file Lucie n’échappe à aucune de ces règles. Dès le départ, la filature de Lucie foire. La petite réussit à se glisser entre les mailles du filet de sa surveillance et fugue. Elle disparaît. L’agence file doux et la grand-mère, riche et habituée de traiter du haut de son rang avec la plèbe des bas-fonds, pique sa crise dans les bureaux; elle exige qu’on retrouve sa petite-fille. Elle offre même une récompense juteuse. Alors, Lucie, qui n’est pas une spécialiste des disparitions, décide de faire appel à une spécialiste, une légende dans le petit monde des détectives privés: la Hyène. Et cette dernière n’a pas de morale. C’est une caricature de lesbienne, mais personne n’oserait le lui dire en face: la Hyène a non seulement le coup de boule facile, mais une rare propension à l’ultraviolence lorsqu’elle est poussée aux limites de la colère. D’où le surnom, d’ailleurs.

Apocalypse bébé plonge au cœur de ce monde de sexe, de mensonges, au cœur de ce mal-être social qui accable trop de jeunes de notre époque: familles explosées, sexe débridé, drogues dures, futur sombre, enfants abandonnés à eux-mêmes… Un beau monde, oui.

Et sans vouloir vendre de punch, la fin fait l’effet d’une douche glacée…

L’Enquête
J’adore Philippe Claudel, que j’ai découvert avec Le rapport de Brodeck, ce roman où il arrive à nous parler de la Deuxième Guerre mondiale sans jamais écrire ni les mots «Juifs», ni «Shoah», ni «camps», ni «Nazi». J’aime Philippe Claudel depuis longtemps parce qu’il a le regard tourné sur le monde. Pour de vrai et depuis longtemps.

Avec L’Enquête, Claudel plonge au cœur d’une folie sociale sans nom, dépeignant un monde qui ressemble trop au nôtre, où l’Entreprise est garante de tout, où les gens sont anonymes, aphones, décervelés; où plus aucune vérité n’est acquise, où plus aucun mensonge n’est exclu. Peut-être même celui de la ligne fragile entre vie et mort, entre rêve et réalité. On pense même, à quelques reprises, au film Jacob’s Ladder…

L’Enquêteur est gras, chauve et peu attirant. Il est envoyé dans une petite ville pour y enquêter sur le suicide d’une vingtaine d’employés de l’Entreprise. La ville est grise et froide; le temps y est à la pluie et à la neige. À la gare, personne n’attend l’Enquêteur, qui doit marcher pendant des heures avant de se rendre au poste de garde de l’Entreprise où un vigile (lui aussi gras, chauve et peu attirant, comme presque tous les personnages d’hommes qui apparaîtront au fil de la lecture) lui interdit l’entrée au complexe industriel. Des heures de marche plus tard, transi, il trouve un hôtel tenu par une Géante qui lui fait monter neuf étages pour se rendre à la chambre 14. Le lendemain, sale, l’Enquêteur est confronté au Policier, puis au Guide, puis à toute une panoplie de personnages tous aussi kafkaïens les uns que les autres, qui en viennent à lui faire croire qu’il serait peut-être mort. Carrément. Et quand il finira par sortir de l’hôtel pour se rendre à l’Entreprise, il ne comprendra pas comment il se peut qu’ils aient été si près, alors qu’il a bien marché pendant au moins trois heures, la veille…

L’Enquête est un livre très sombre, mené de main de maître. Un livre essentiel dont on ne pourra jamais dire qu’il n’est pas en prise directe avec notre monde, où se livre cette guerre immonde qui ne souffre ni ennemis ni alliés, où tout est dit sans que rien ni personne n’ait de prise sur rien, un monde où tout est toujours contredit sans que personne n’ait de compte réel à rendre à qui que ce soit.

Un monde entropique, un monde mourant.

Un monde mort.


Bibliographie :
Apocalypse bébé, Virginie Despentes, Grasset, 342 p. | 29,95$ L’enquête, Philippe Claudel, Gallimard, 288 p. | 29,95$
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