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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 100
Dashiell Hammett : Écrire au neuf

Dashiell Hammett : Écrire au neuf

Par Robert Lévesque, publié le 07/04/2017

Du créateur de Philip Marlowe à celui de Sam Spade, le compliment était pour le moins professionnel, et chevaleresque : « Il a réussi chaque fois ce que seuls les meilleurs écrivains peuvent faire : écrire des scènes qui semblent n’avoir jamais été écrites auparavant. » Ainsi Raymond Chandler salua-t-il Dashiell Hammett.

Bel adoubement, en effet, d’un romancier du noir à un autre. Contemporains, Chandler et Hammett, celui-là n’ayant que six ans de plus que celui-ci, tous les deux innovaient au fil de la plume et sont demeurés dans l’histoire littéraire américaine (et universelle) comme les premiers et les plus grands de leur catégorie : le polar.

Samuel Dashiell Hammett (il abandonnera son premier prénom pour le donner à son héros) était né, cela est mirifique, le même jour que Louis-Ferdinand Céline : le 27 mai 1894. Qui plus est, il venait au monde dans la ville où Edgar Allan Poe était mort quelques décennies plus tôt. Il y a de ces détails qui fascinent et titillent les folles du logis. Belle dissertation à proposer aux aventuriers littéraires : trouver les liens qui unissent Céline, Poe et Hammett! Vos copies sous peu…

Pour l’heure, nous nous intéresserons au romancier de Moisson rouge et du Faucon maltais car Dashiell Hammett a à nouveau une actualité, une primeur de 2016 (du moins en traduction française), ce sont ses tout premiers écrits, dix-sept nouvelles inédites, trois scénarios non tournés, d’une plume ante-polar non encore trempée dans l’encre noire, une plume que le jeune homme ciselait dans le fin et le subtil avec une ambition littéraire pas piquée des vers qui nous convainc (si besoin était) que cet homme, dont la vie sera chaotique et maudite, entre abus d’alcool et manque de pot, entre ivresse et paresse, méchant couple (avec la dramaturge Lillian Hellman) et corvée de latrine en prison, le FBI au cul, était né (comme le toubib de Clichy et l’orphelin de Baltimore) sous la bonne étoile des bons qu’à ça : écrire au neuf.

Sous le titre Le chasseur et autres histoires, on se délecte de lire ce qu’il n’envoya pas à Black Mask, le pulp magazine où il a bâti sa réputation; ce sont des historiettes qu’il garda par-devers lui, plus ou moins longues et souvent assez courtes, sans meurtres, sans filatures, sans détective si ce n’est celui qui apparaît dans Le chasseur, justement, un rondouillard nommé Vitt qui se spécialise patiemment dans la traque des comptables, et celui qui, dans Les prodigieuses pilules Pentner, se retrouve inopinément en pleine affaire de prise d’otages alors qu’il est un débutant dans le métier et que sa seule affectation ait été jusque-là la surveillance des cadeaux lors d’un grand mariage…

Écrites au début des années 20, alors qu’Hammett est entré comme détective à l’agence Pinkerton (la tuberculose l’en fera ressortir, mais il eut à s’occuper de l’affaire Fatty Arbuckle, l’acteur du muet accusé de viol), ces histoires que l’on peut lire maintenant n’annoncent pas tant le Hammett qui triomphera en 1929 et 1930 avec Moisson rouge et Le faucon maltais (c’lui-là de polar pas moins de trois cinéastes l’adapteront à l’écran, dont John Huston) puis avec ses trois autres grands romans noirs (Sang maudit, La clé de verre, L’introuvable) où l’inspecteur Sam Spade mène le bal policier, qu’elles nous révèlent un nouvelliste extrêmement sensible, artiste de la nuance doublé d’un humoriste-humaniste profond qui sait troubler autant qu’amuser comme, dans Des fragments de justice, où il imagine ce jardinier public à la retraite qui n’arrivait plus à pousser la tondeuse et tailler les haies et qui va se reconvertir dans la justice, juré à deux dollars la journée. Hammett écrit : « il aime la sensation de puissance qu’il éprouve dans le box des jurés, et sait que les avocats, leurs clients, les témoins, tous, ne poursuivent qu’un seul but : le convaincre, lui, Tim Gurley, du bien-fondé de leur affaire ».

Une des nouvelles qui confirme le plus qu’il y avait un autre Hammett que le Hammett célébré, le Hammett du roman noir et des cinq polars, c’est celle intitulée Quatre centimètres de gloire où un guichetier pour une compagnie ferroviaire, un homme sans histoire, fonctionnaire passant inaperçu aux yeux de ses collègues, même, va par hasard, un midi, arrivant devant une maison en flammes, apercevant un enfant dans une fenêtre à l’étage, entrer dans l’immeuble (ça se passe avant l’arrivée des pompiers) et ramener le gamin dans la rue. Il devient un héros. Sa célébrité instantanée puis qui s’annonce durable va l’accabler, il la vit mal, devient irascible, puis tout va s’estomper, le sauvetage s’oublier, le guichetier retrouve son anonymat et en souffre, il tente de rappeler son fait de gloire, on ne l’écoute plus. Raté il était, raté il demeure…

Cette face cachée de son œuvre que nous révèlent ces textes (présentés par Richard Layman et Julie M. Rivett qui nous demandent d’imaginer ce livre comme une sorte de Hammett Unplugged) redonne à l’écrivain Dashiell Hammett la chance de briller autrement que dans le noir, et une certaine vengeance posthume sur la vie, lui qui ne l’a pas eu facile, la vie, ayant d’ailleurs, après une quinzaine d’années d’écriture (de 1920 à 1934), cessé d’écrire d’un coup sec. De 1934 à sa mort en 1961, il ne publia rien!

L’alcool, dont il avait abusé au temps de la Prohibition et bien après, la tuberculose, son alliance avec Lillian Hellman qui fut autant et même plus un enfer qu’un paradis (veuve abusive, elle court-circuitera ses rééditions par pure méchanceté), son cœur à gauche qui lui a fait adopter toutes les causes progressistes depuis les trompeuses communistes jusqu’aux généreuses socialistes et qui en firent la victime adorée du sénateur McCarthy qui le traîna devant la Commission des activités anti-américaines, le questionnant brutalement (il ne donna aucun nom, il se tut, il passa six mois en prison à nettoyer les latrines), la presse d’Hollywood qui le traitait de « conspirateur rouge », enfin la perversité du célèbre directeur du FBI, J. Edgar Hoover, qui en fit un perpétuel « surveillé », tout cela avait écrasé le Napoléon du polar.

Cet homme est mort insolvable, rangé des machines à écrire, brisé.

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