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Côtoyer la perfection

Côtoyer la perfection

Par Gil Courtemanche, publié le 15/02/2011
Il y a de ces livres qui paralysent l’écrivain en moi, qui me suggèrent de cesser d’écrire, tellement ils tiennent du génie. Heureusement, ces livres d’exception sont rares et suffisamment espacés dans le temps pour que je me remette à écrire, mais, avouons-le, un peu plus humblement. Deux chefs-d’œuvre dans une même saison, c’est trop pour l’écrivain, mais c’est pur bonheur et délice pour le lecteur que je suis. Les grands écrivains réussissent à créer des univers qui vivent comme des organismes complexes, des mondes dans lesquels, tout, même le plus petit détail, enrichit la compréhension. Gabriel García Márquez crée ces jungles vivantes dans lesquelles le lecteur erre au gré du narrateur. Ou encore, d’autres écrivains découpent, creusent, triturent, dissèquent un personnage qui devient plus vrai que la vie. Meursault, de Camus, est l’un de ces personnages.
Une merveille couleur de boue
Dans Purge, Sofi Oksanen, jeune romancière finlandaise, réussit magistralement les deux, l’univers et le personnage. Si la jungle de Márquez est bariolée et luminescente, celle d’Oksanen est brune, grise, marron, couleur de boue, tachée de déjections animales, nourrie de décoctions de betteraves ou de pommes de terre vieilles de deux ans. C’est l’Estonie, occupée par l’Allemagne puis «libérée» par les Soviétiques. Brave petit pays transformé en kolkhoze honteux, femmes solides et hommes fiers que la Révolution rouge lamine et désarticule jusqu’à leur faire croire qu’ils n’ont plus d’âme. C’est un monde où la trahison et la délation sont des formes de survie et dans lequel ceux qui s’en sortent traînent toute leur vie leurs plaies comme un surpoids trop lourd pour leur squelette fatigué.

Et c’est dans ce monde glauque — que piétinent des bottes de cuir boueuses et que parcourent des voitures noires au rideau baissé en direction de la Sibérie — que vit Aliide, jeune fermière amoureuse de Hans, nationaliste rebelle, qui mariera Ingel, sa sœur si belle et si joyeuse. Cet amour est démesuré, plus intense que la passion, plus dangereux que l’adoration, un amour qui justifie toutes les trahisons et l’acceptation calme et réfléchie des pires abjections, y compris de «puer le Russe». Tout cela est à tout jamais enfoui et Aliide attend calmement de mourir avec cette obésité de souvenirs… jusqu’à ce qu’apparaisse dans son jardin Zara, en 1992, dans l’Estonie libérée.

Sofi Oksanen n’a que 33 ans et ce qui étonne le plus dans cette œuvre exceptionnelle, c’est sa maturité, autant dans l’écriture et la construction habile que dans sa capacité à décrire tous les méandres de la vie. Oui, un chef-d’œuvre.

Un bijou en béton
«Votre mission sera de faire d’un pont le héros de votre roman». Mission impossible? Non, pas pour cette magicienne des mots et de l’imaginaire qu’est Maylis de Kerangal. Car dans Naissance d’un pont, c’est bien un pont fou et suspendu qui est le héros, le personnage qui arrange et désorganise les vies et les cœurs, qui réinvente la ville, suscite les craintes des Indiens, fait peur aux vols migratoires, bouscule
pouvoirs et classes sociales comme un être de chair et de sang.

Nous sommes à Coca, ville mythique d’une mythique Californie: «Une multitude s’avance vers Coca, tandis qu’une multitude l’escorte.» Tout cela parce que le Boa, une sorte de maire à la Jean Drapeau, inspiré par un voyage à Dubaï, décide de transformer sa ville frontière et paresseuse en métropole mondiale. Dans cette «multitude», mille et un paumés, virés de GM à Détroit, itinérants de carrière, mouches et moucherons attirés par le miel de l’argent. Pour les encadrer, l’aristocratie des grands travaux, bâtisseurs des nouveaux empires de l’acier et du béton. Georges Diderot qui ressent «un frémissement de joie et de terreur» à la seule pensée d’un grand ouvrage, tout comme le ressentit le concepteur des pyramides; Summer Diamantis, pour qui la fabrication du béton se compare à l’élaboration subtile d’un parfum ou d’un composé chimique fragile; Sanche, qui «habita la Terre comme tout le monde» et qui organise le ballet ouvrier dans sa cabine de grutier, dieu mécanique du chantier. Jeune, il voulait devenir chef d’orchestre ou architecte. Il ne regrette rien. Objets, ville, paysages, grues, barges vibrent, parlent, vivent, désespèrent au gré de la baguette magique et étincelante de l’écrivaine Maylis de Kerangal. Feu d’artifice, explosion, bijou finement ciselé, un style unique, exceptionnel qui jette par terre tellement l’inventivité et l’originalité emportent. Oui, un chef-d’œuvre.

Autres plaisirs
En me promenant dans les rues d’Édimbourg avec mon éditeur, j’ai eu l’impression que cette ville a été pensée par un amateur de polars. Je contemplais les façades de pierre grise, les maisons secrètes, les venelles dissimulées et sombres, les pavés luisants. Il m’avait amené à l’Oxford Bar, débit d’alcool favori de l’inspecteur Rebus et de son créateur Ian Rankin. Ni l’un ni l’autre n’était présent, mais Rebus serait apparu, un verre de whisky à la main et une cigarette à la bouche, que je n’aurais pas été surpris. Dans Exit Music, Rebus ne peut plus fumer à l’Oxford Bar, il doit fumer sur le trottoir gelé, ce qui le rend encore plus grognon, lui qui l’était déjà bien assez. Il enquête sur une mort violente en apparence inexplicable, celle d’un poète russe contestataire. Si les histoires de Rankin sont toujours bien ancrées dans sa ville, elles s’inspirent aussi du temps présent. Donc ici, mafia, banquiers russes sans scrupules et homologues écossais de la même espèce.

Finalement, je ne voudrais pas oublier l’écriture pure, limpide de Jean Echenoz qui, avec Des éclairs, nous propose une troisième biographie romancée ou imaginée ou inventée, celle de l’ingénieur Nicola Tesla, inventeur du courant alternatif. Un ravissement.


Bibliographie :
Purge, Sofi Oksanen, Stock, 400 p. | 34,95$ Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal, Verticales-Phase deux, 316 p. | 29,95$ Exit music, Ian Rankin, Du Masque, 446 p. | 32,95$
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