Chroniques

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 86
Béatrix Beck: Mutine et mâtinée

Béatrix Beck: Mutine et mâtinée

Par Robert Lévesque, publié le 09/12/2014

Pour des lecteurs d’aujourd’hui, elle est sans doute une inconnue, cette Béatrix Beck, morte à 94 ans en 2008. De tous ses romans, nouvelles ou récits, seul peut-être son roman Léon Morin, prêtre, qui remporta le prix Goncourt en 1952, et le film que Jean-Pierre Melville en tira en 1961 avec le jeune Belmondo et Emmanuelle Riva, peut la signaler encore aux lecteurs au long cours qui n’ont jamais pu effacer de leur mémoire l’impression rebelle et triste, romantique et lugubre, de cette rencontre entre une jeune veuve de guerre et un abbé intelligent dans un village de la France occupée.

Cette romancière née en Suisse d’un père belge qu’elle disait Wallon d’origines lettone et italienne, et d’une mère irlandaise, avait choisi, quant à elle, de vivre en France par amour de la langue de Diderot. Elle ne se gêna pas pour dire (à 84 ans, dans Confidences de gargouille) que rien n’était pire pour elle que d’être Belge. Elle avait en effet quelque chose de la gargouille (un peu démone, un peu dragonne), elle qui fut la dernière secrétaire de Gide, entrée chez l’écrivain de la rue Vaneau en 1950. Inconnue, Béatrix Beck? Les rares amateurs qui la lisent savent qu’elle est pourtant une écrivaine à part entière; comme Emmanuel Bove, Irène Némirovsky, Nina Berberova, ces écrivains apatrides écrivant en français.

Avec Léon Morin, prêtre, son entrée dans les lettres avait été percutante. Avec un cran astucieux, transposant à peine, elle se profilait en une dénommée Barny, veuve de guerre en deuil d’un mari communiste qui se confessait par provocation païenne, avouant une passion homosexuelle secrétée à l’obsession pour une collègue de bureau. Cependant, au contact du jeune prêtre, ébranlée et touchée par son naturel désarmant, elle allait délaisser cet athéisme de provocation pour décider – agenouillée sur la dalle froide de l’église – de vivre « pure ». Personnage de femme provocant et envoûtant (qu’Emmanuelle Riva à l’écran porta au maximum d’intensité et de mystère).

Cette veuve était le double littéraire de Béatrix Beck, rebelle dans l’âme, coquine de cœur, « une sœur spirituelle de Queneau » écrivait Jérôme Garcin dans le Nouvel Observateur l’été dernier en soulignant le centième anniversaire de sa naissance (passé dans l’ombre totale de celui de Duras), regrettant qu’elle soit « injustement oubliée ». Je crois au sauvetage littéraire, je mise sur ceux qui ouvriront un Beck (comme un oiseau ouvre le bec) et voudront lire le cycle autobiographique complet de cette écrivaine aussi poignante qu’inconvenante, un cycle ouvert avec Barny en 1948 (son enfance tumultueuse, sans joies), suivi de Une mort irrégulière en 1951 (la mort de son mari juif apatride durant la 39-45), poursuivi avec Léon Morin, prêtre (le questionnement politique et l’ambiguïté sexuelle) et clos avec Des accommodements avec le ciel en 1954 (où Barny prend des libertés avec sa promesse de « vivre pure »).

Il n’y a aucun éditeur qui a réuni ces quatre récits en un coffret. À leur parution, Gallimard publiait Béatrix Beck; Queneau, le romancier de Zazie dans le métro et de Pierrot mon ami, ressentit une parenté de ton et d’esprit (humour noir et regard vif) et l’on imagine que, secrétaire de Gide, écrivant ses romans dans la chambre de bonne où le « contemporain capital » la logeait (elle tapa sa correspondance avec Valéry et celle avec Martin du Gard), le pistonnage fut naturel et bienveillant. Mais lorsque Béatrix Beck, passé son cycle autobiographique, se mit à écrire des choses plus coquines et audacieuses, fantasques, comme Cou coupé court toujours (en 1967) qui marquait une rupture dans son œuvre, entamant une dérive vers l’insolite, bousculant la forme romanesque, se jouant des mots avec irrévérence, la maison Gallimard la lâcha et Grasset la ramassa (chez cet éditeur, on trouve l’ensemble de ses nouvelles rassemblées sous le titre Guidée par le songe).

Drôle de petite bonne femme que Béatrix Beck, aux livres primesautiers et impertinents. Voilà une écrivaine qui savait être drôle et poignante à la fois et dont les personnages, de livre en livre, devenaient, détachés de la sphère autobiographique, un rassemblement de marginaux, de déshérités, une cour des miracles romanesque et désopilante. Lorsqu’elle effectua ce virage, le monde de l’édition prit ses distances avec elle, fin des années 1960, et c’est alors que, elle aussi prenant ses distances, elle traversa la grande mare pour venir enseigner aux États-Unis puis à l’Université Laval, habitant le Vieux-Québec (celui de Jacques Poulin) durant quelques années, jusqu’au milieu des années 70 (elle tira un roman, Noli, de ses années à Québec). Ses étudiants (dont je ne fus pas, hélas) ont sûrement gardé le souvenir de cette femme à la gouaille mutine et au prénom de reine hollandaise… mais dont elle tenait à ce qu’on le prononce en oubliant le x, disant (comme elle l’officialisa à son passage à Apostrophes en 1979, devant Pivot : « Vous ne dites pas perdrixe, alors appelez-moi Béatri »). Drôle d’oiseau que cette Helvético-Belgo-Italo-Irlando-Parisienne!

Sa vie, pourtant, n’a été faite (en gros) que de malheurs. Son père, Christian Beck, poète original et sans le sou, ami de Gide mais dont celui-ci se méfiait, est tué d’un obus à la guerre de 14-18; son mari juif apatride sera fauché à celle de 39-45; sa mère, qui l’éleva au fin fond de la campagne en France se suicide en lui confiant que son mari l’appelle; la pauvreté dans laquelle elle va vivre, les boulots, emballeuse de puddings, modèle en atelier, ouvrière dans une usine de fermetures éclair; le plastiquage par l’OAS de son immeuble qui se trouvait être celui de Sartre rue Bonaparte; longue dépression; mais une étonnante force la relève et la mènera à vivre presque aussi longtemps que Nathalie Sarraute, à cinq ans près, à nonante-quatre ans, Sarraute qui fut la seule écrivaine à ne jamais lâcher Béatri(x) Beck, à croire en elle à travers ses revirements, ses figures grimaçantes de gargouilles…

Les éditions du Chemin de fer, en Bourgogne, sont les seules à entretenir sa mémoire. Après avoir publié ses poésies complètes en 2013 (Entre le marteau et l’enclume), elles viennent d’éditer quelques nouvelles et récits autobiographiques inédits sous l’étrange titre La double réfraction du spath d’Islande, celui d’un roman que Béatrix Beck n’a jamais écrit.

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