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Annie Ernaux: « Me souvenir de mes souvenirs »

Annie Ernaux: « Me souvenir de mes souvenirs »

Par Robert Lévesque, publié le 20/06/2012
Annie Ernaux est une écrivaine d’importance, que je découvre sur le tard. Pourquoi? Je me souviens qu’un jour de 1991, à la radio, une animatrice superficielle mais très installée, que l’on surnommait «la reine de CKAC», lâcha, bien senti, un «je hais Annie Ernaux». J’aurais dû dès lors la lire mais — est-on bête parfois — je restai longtemps sous l’influence de cet aveu spectaculaire qui, aujourd’hui, l’oeuvre d’Ernaux enfin lu, m’apparaît plus viscéral que spontané, et misogyne, d’une misogynie de femme...
Ce qui avait déclenché de la haine chez la reine radiophonique? Elle réagissait à la parution de Passion simple, obus littéraire lancé cette année-là, un texte magistral (je viens de le lire — d’en recevoir l’éclat — vingt ans plus tard), dans lequel Annie Ernaux décrit (et expose sans jugement moral) l’expérience folle, totale, de la dépendance sexuelle d’une femme envers un homme, un type venu de l’Est rencontré par hasard à Paris, marié, beau comme «un Delon», plus jeune qu’elle, aux visites abruptes et annoncées par coup de fil, ce coup de téléphone représentant pour elle son «seul avenir», rien n’étant plus important dans la vie de cette femme, pas même ses fils, que ce baiseur qui aura disparu quand elle a décidé d’écrire ça: «j’aurais voulu n’avoir rien d’autre à faire que l’attendre», lui…

Annie Ernaux est depuis l’écrivaine du chef-d’oeuvre Les années (prix Duras et prix Mauriac, faut le faire!), son grand texte de 2008 (la quintessence de son travail de mémorialiste de l’intime et du dehors) par lequel elle revoit sa vie d’enfant, de fillette, d’écolière, de jeune fille, de femme, à travers les images sauvegardées et la mémoire salvatrice de fragments, photos et souvenirs entremêlés, historicité subjective, actualités revenues. Elle n’est pas de ces plumitifs de l’autofiction à la mode des palmarès saisonniers, elle n’est pas de ces provocateurs ou provocatrices de l’intime étalé comme les Angot (et les andouilles) de ce monde. Elle est au contraire (proustienne plus que cartésienne, véritable artiste) une infatigable foreuse du passé qui écrit au présent, à la force d’un présent qui inventorie une mémoire qui est certes la sienne, mais comme saisie en et hors d’elle, une mémoire aussi bien attachée à «un tube d’été, une ceinture en vogue, à des choses vouées à la disparition», comme elle l’écrit dans La honte en 1997, qu’à une expérience des plus intimes, en concluant que «la mémoire n’apporte aucune preuve de ma permanence ou de mon identité». Une écrivaine à la recherche d’une vérité sensible. Une écrivaine dont le «je» (la plupart de ses textes débutent par «je» ou «j’ai»), autrement dit sa voix, est traversé par d’autres voix, parentales, sociales, éphémères, historiques. Une grande écrivaine, vous dis-je. D’abord entre Colette et Perec, mais sous l’aile de Proust et dans l’empreinte du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

La parution de douze de ses textes (on ne parle pas de roman, surtout pas) dans la collection Quarto, chez Gallimard, son éditeur depuis quarante ans, constitue en quelque sorte l’antichambre de son accession à la prestigieuse collection de la Pléiade; c’est surtout l’occasion, pour qui n’y est pas encore venu, d’entrer dans cette oeuvre unique dont elle a elle-même choisi le titre générique: Écrire la vie. Mémorielle, sexuelle, telle quelle mais, comme elle l’écrit, «non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle: le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelle, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil».

C’est La place, publié en 1983 (prix Renaudot), la place du père, son géniteur qui tenait avec sa femme un café-épicerie-mercerie à Yvetot, un chef-lieu de canton entre Rouen et Le Havre; la place vide, en fait, puisqu’elle écrit et qu’elle inventorie ce que fut ce père non instruit, taiseux et dominé par sa femme, mais le premier de sa famille à devenir propriétaire des murs de son petit commerce de quartier, ce père dont elle entend encore des phrases («on ne peut pas être plus heureux qu’on est…», «comment ça va finir tout ça…»), qu’elle revoit quand il vint la chercher à la fin d’une colonie de vacances, voûté, et dont elle remarqua pour la première fois qu’il avait des taches jaunes près des yeux, ce père dont elle se rappelle la manie de «défaire le papier des Gauloises, mauvais au goût, et les renrouler dans du Zig-Zag avec précaution»… Le portrait, perçu à travers les choses de la vie, d’un père observé, distant, disparu avant qu’elle comprenne à quel point, pour lui, sa grande fierté fut de savoir qu’elle allait, elle, appartenir «au monde qui l’avait dédaigné». Portrait parfois embrouillé, parfois minutieux, parfois mélancolique, en tout sublime, que j’ai lu l’été dernier dans la maison d’été de Gabrielle Roy.

Dans La honte, l’un de ses récits les plus forts, elle évoque d’entrée de texte une scène si prégnante qu’il n’en sera jamais question entre elle, son père et la femme de celuici (elle est fille unique), une scène plus pathétique que dramatique, c’est «la scène du dimanche 15 juin 1952» («la première date précise et sûre de mon enfance», écrit-elle), quand son père, exacerbé, traînant de force sa femme dans la cave mal éclairée du magasin, menaça de la tuer avec dans une main la serpe à couper le bois. Scène primitive («j’avais vu ce qu’il ne fallait pas voir»), déclic d’un sentiment qui sera celui de l’indignité, la honte tenue secrète 45 ans avant qu’Annie Ernaux ne l’écrive enfin, cette scène, suivie dans sa mémoire d’une promenade familiale à vélo avant que, comme tous les dimanches, ses parents ouvrent le café vers les dix-huit heures… Saisie magistrale d’un malaise profond, l’occasion pour l’écrivaine de revenir sur tout ce qui fit la trame de cette année-là, l’année de ses 12 ans qui était par ailleurs l’année de «Ma p’tite folie» et de «Mexico», les tubes de Line Renaud et de Luis Mariano, l’année aussi du triple meurtre jamais vraiment élucidé, dit dans la presse «l’affaire Dominici», survenue à Lurs dans le département voisin des Alpes-de-Haute- Provence…

D’un terreau catholique, provincial et prolétaire, la fille des épiciers-cafetiers d’Yvetot, devenue universitaire, lectrice avide, mère au contraire de la sienne, femme libre, et devenue écrivaine avec une volonté farouche, aura extirpé une théorie de souvenirs qui entre, majestueuse, dans l’histoire de la littérature occidentale. Elle mériterait le Nobel.


Bibliographie :
ÉCRIRE LA VIE, Annie Ernaux, Gallimard, 1088 p. | 39,95$
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