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Alice Munro: Ontariennes

Alice Munro: Ontariennes

Par Robert Lévesque, publié le 16/12/2008
Le vrai plaisir de lecture est impossible à décrire. C’est celui, par exemple, que l’on éprouve quand on lit des histoires d’Alice Munro, la grande nouvelliste canadienne, une sœur de Tchékhov, une merveilleuse conteuse. Ontarienne, née à Wingham dans le sud-ouest de sa province en 1931, elle n’a pas toute la reconnaissance internationale qu’elle mérite mais ça viendra, son œuvre survivra. Cette œuvre, faite exclusivement de longues nouvelles, suffit à vouer aux gémonies l’ex-lionne de Bourget, ministre de la culture péquiste qui affirma qu’il n’y avait pas de culture ontarienne, révélant la suffisance inculte du nationalisme québéco-québécois.
Alice Munro, c’est aussi fort et juste qu’Anne Hébert, Marie-Claire Blais et Jacques Poulin réunis. Le saviez-vous? Non? Vous n’aviez pas entendu l’injonction de la lire que lança Jonathan Franzen dans le New York Times en 2004 («Lisez Munro! Lisez Munro!»)? Tant pis pour vous, lecteurs, ou alors tant mieux, car vous êtes au bord d’une grande découverte! Lisez Fugitives, que Boréal vient de publier (la traduction de Runaway que Franzen salua si haut et fort), huit nouvelles inoubliables pour le prix d’un livre! Des récits aussi beaux que des sonates en sol mineur de Haydn, moderato, adagio, tout dans la finesse, la nuance et le brio du rendu. Munro, artiste accomplie dans la description de la vie émotionnelle des gens ordinaires, des filles et des femmes surtout, ontariennes, humaines plus qu’humaines, nous montre ce qui se terre dessous ou derrière les sentiments, elle peint «les choses cachées derrière les choses», comme le disait Le Vigan, jouant le peintre fou dans Quai des brumes...

Je suis allé voir dans The Oxford Companion to Canadian Literature, où l’on dit que la réalité qu’elle décrit est not real but true. C’est exactement ça. C’est Carla qui, dans la nouvelle éponyme, voyant passer une voisine de retour d’un voyage en Grèce, et comme encouragée par elle, décidera de partir. L’été est pluvieux, elle prend le bus pour Toronto, elle croit qu’elle part, qu’elle laisse son mari gardien de chevaux en pension, et puis elle revient, habitée, séduite par l’idée d’une tentation: «Il lui suffisait de lever les yeux, il lui suffisait de regarder dans une certaine direction, pour savoir où elle pourrait aller. Une promenade du soir, une fois ses corvées du jour accomplies. Jusqu’à la lisière des bois, et l’arbre mort où les vautours s’étaient naguère réunis.» Et la finale: «Les jours passaient et Carla ne s’aventurait pas jusque-là. Elle résistait à la tentation.»

Et c’est Johanna qui, dans la nouvelle éponyme du recueil Un peu, beaucoup... pas du tout, gouvernante célibataire et sans charme de M. McCauley, vendeur d’assurances à la retraite à qui elle a cuisiné un stew qui tiendra quatre jours, quitte son trou de province pour un autre où, à la suite d’une farce d’adolescentes qui lui ont inventé des lettres d’amour du gendre de McCauley, Ken Boudreau, qui l’attendrait, trouvera dans le malentendu total la possibilité du bonheur: «L’article nécrologique du journal informait que M. McCauley laissait derrière lui sa petite-fille Sabitha Boudreau et son gendre Ken Boudreau ainsi que l’épouse de Mr Boudreau, Johanna, et leur bébé, Omar, de Salmon Arm, Colombie-Britannique.»

La cinéaste Sarah Polley a transposé à l’écran, sous le titre Away from Her, cette magnifique et si touchante histoire d’amour d’un couple pas nécessairement fidèle mais solidement marié depuis cinquante ans qu’on trouve, sous le titre «L’ours traversa la montagne», à la fin du recueil Un peu, beaucoup... pas du tout, dont le titre anglais était, à la parution en 2001 chez Alfred Knopf à New York, Hateship, Friendship, Courtship, Loveship, Marriage. Cette nouvelle, maintenant publiée isolément dans une plaquette sous le titre Loin d’elle (initiative commerciale d’éditeur), est un chef-d’œuvre d’humanité, et je crois que Tchékhov n’aurait pas pu mieux l’écrire, et la signer, qu’Alice Munro, si les symptômes de cette maladie épouvantable, découverte et nommée par Alois Alzheimer après la mort du grand écrivain russe, lui avait été connus.

Fiona (interprétée par Julie Christie dans le film de Polley) est sombre dans cette maladie qui tue la mémoire avant le corps; Grant, son mari (incarné par Gordon Pinsent), doit la placer dans une institution: «Le matin du jour où il devait retourner au Pré du lac pour la première visite, Grant se réveilla tôt. Il était parcouru d’une vibration grave, comme autrefois le matin du premier rendez-vous avec une nouvelle conquête. Cette sensation n’était pas précisément sexuelle. (Par la suite, quand les rencontres étaient devenues routinières, c’est tout ce qu’elle était.) Il y avait l’attente d’une découverte, d’un épanouissement presque spirituel. Également de la timi­dité, de l’humilité, de l’effroi.»

Grant va réaliser que sa femme ne le reconnaît plus. Et puis, avec le temps, il va comprendre qu’elle semble aimer désespérément un homme, également atteint de dégénérescence, mais qui vient de quitter l’établissement. Quand il approche sa Fiona, il sent qu’il y a «quelque chose qui rend impossible qu’il la prenne dans ses bras». Dans un geste d’amour infini pour cette femme qu’il trompait à l’occasion, il va tenter de réunir ce couple de vieillards abîmés. Alice Munro touche là au sublime. Aucune nuance du cœur ne lui échappe. Comme l’écrivait Claire Devarrieux dans Libération, ses nouvelles «sont d’autant plus bouleversantes qu’une tranquille main de fer les tient».

Dans «Le pont flottant», trente-sept pages parfaitement troussées qu’on trouve dans Un peu, beaucoup... pas du tout, c’est Jinny, autre Ontarienne, atteinte d’un cancer, dont le mari a engagé une délinquante juvénile pour les travaux de la maison. Un jour, lui et elle vont chez les parents adoptifs de cette adolescente, mais Jinny, au lieu d’entrer dans la maison, reste dans le camion surchauffé par le soleil, puis sort, se perd un peu dans le champ de maïs, revient en entendant le chien aboyer, puis retourne dans le maïs pour uriner, décidée à ne pas rejoindre son mari chez ces paysans inconnus, lorsqu’un garçon arrive qui va l’emmener dans le bois, vers un marais et un pont flottant, et ce sont les joncs et les nénuphars qui vont lui rappeler une certaine notion du bonheur...

Fugitives, amicales, amoureuses, haineuses, courtisanes, mariées, célibataires, laides, désirables, faibles, sournoises, rêveuses, gorgées de désirs, vides de passion, usées ou attentives, les Ontariennes d’Alice Munro forment une galerie de destins banals et pérennes, humains, not real but true, peints par l’un des plus grands écrivains anglo-saxons.


Bibliographie :
Fugitives, Boréal, 360 p., 27,95$, Traduit de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso Un peu, beaucoup… pas du tout, Rivages Poche, 392 p., 18,95$ Traduit de l’anglais par Geneviève Doze Loin d’elle, Rivages, 84 p., 9,95$ Traduit de l’anglais par Geneviève Doze
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