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Absurdoland

Absurdoland

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 15/04/2008
Étrange, comme certains livres ont la fâcheuse manie de demeurer pertinents tandis que d’autres se font... impertinents. Ils dérangent, bousculent, font rejaillir des brumes de l’oubli les coupables de jadis pour les traîner devant le tribunal du présent. On y prend presque un malin plaisir, d’ailleurs! Suffit de jeter un œil à l’actualité récente pour s’en convaincre. Méfiance, malveillance et surveillance, trois muses toujours aussi séduisantes pour les analystes de l’histoire que sont les écrivains.
Le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell et du très réussi Village de l’Allemand de Boualem Sansal, tous deux publiés chez Gallimard, montre bien le besoin que ressentent les auteurs à faire le ménage dans un XXe siècle truffé de honteux secrets avant d’entrer enfin dans le XXIe siècle la conscience blanchie et amidonnée, l’âme enfin lavée de plusieurs décennies d’impuretés.

Puisqu’il est question de secrets, citons d’entrée de jeu les très belles découvertes que sont Profondeurs d’Henning Mankell et Lendemains de guerre de Rachel Seiffert. Chez Mankell, la thématique de la culpabilité est forte: pensons, par exemple, au Retour du professeur de danse (Points). On résume trop souvent la carrière du Suédois à ses romans policiers alors que, avouons-le, il se révèle aussi à l’aise dans les autres genres plus «sérieux». Avec Profondeurs, Mankell tisse une remarquable toile où se prennent les doubles identités, les vérités trop lourdes à dire et qui attirent irrémédiablement son personnage principal vers les profondeurs de la mer Baltique, figure omniprésente de cette fiction où il fait froid à chaque page. Chez Seiffert, à qui l’on doit l’époustouflant roman La Chambre noire (10/18), c’est à une autre histoire d’homme brisé qu’on a affaire avec Lendemains de guerre. Une jeune femme, Alice, orchestre une rencontre entre Joseph, qui a fait partie des troupes britanniques envoyées en Irlande du Nord, et David, son grand-père, ancien pilote de bombardier. Les deux hommes n’ont pas réussi à faire la paix avec leur passé et leurs échanges, loin de les soulager, les contraignent à faire face à leurs démons. Avec une minutie terrifiante, Seiffert sonde les mémoires et illustre avec brio les terrifiants effets du stress post-traumatique.

Une réalité fictive
Parmi les squelettes dans le placard du siècle dernier, il y en a un dont on a peu entendu parler, celui de la Stasi, l’ancien ministère de la Sécurité d’État de la défunte Allemagne de l’Est. Presque vingt ans (déjà!) après la chute du mur de Berlin, l’écrivaine australienne Anna Funder a décidé de remuer le couteau dans des plaies encore ouvertes en donnant la parole à ceux et celles qui ont vécu sous l’œil inquisiteur de la Stasi. Fait à noter, Stasiland n’est pas à proprement parler un roman, mais bien une enquête déguisée en fiction où, par mesure de prudence et de respect, les véritables identités ont été masquées. Mais rappelons les faits: on dénombrait en Allemagne de l’Est 91 000 agents officiels de la Stasi et près de 175 000 collaborateurs non officiels chargés de surveiller toute trace de rébellion et d’étouffer les envies de passer à l’Ouest. Évitant de faire elle-même le procès de cette police secrète, Funder a laissé à ses «personnages» le soin de raconter la vie sous le joug de la Stasi. On y découvre des scènes dignes d’Ubu roi de Jarry ou du 1984 d’Orwell. Ainsi, il est question d’une femme dont le mari a été appelé pour un interrogatoire et qui n’a plus eu de nouvelles de lui jusqu’à ce qu’on l’informe que le corps de ce dernier, mort en prison dans d’obscures circonstances, a déjà été incinéré. Une autre a tenté de traverser le Mur et raconte sa vie de paria. Un ancien agent de surveillance explique comment il s’est fait passer pour un aveugle afin d’épier ses concitoyens. On croise également Hagen Koch, cartographe en chef de la Stasi, qui, en août 1961, commença à dessiner à la peinture les 40 kilomètres du futur mur de Berlin. Et que penser de cette scène surréaliste où la narratrice de Stasiland découvre, dans les bureaux désaffectés de la Stasi, des rangées de «bocaux d’odeurs», qui contenaient autrefois des sous-vêtements volés aux «opposants du régime», et que l’on utilisait pour lancer les chiens sur leur trace? Idem de l’entreprise des «femmes-puzzles», qui
reconstituent les 15 000 sacs d’archives déchiquetées de la Stasi? Selon les estimations les plus optimistes, elles en auraient encore pour 375 ans...

Ce qui rend Stasiland encore plus à propos aujourd’hui (et aussi terrifiant, faut-il préciser), c’est qu’il appartient à ces romans si loin et si proches de notre époque, à ces œuvres qui exposent les erreurs et les dérives d’hier, persistantes en nous, étrangement actuelles, prophétiques parfois. Entre la redoutable machine à surveiller réglée au quart de tour de la Stasi et la récente intrusion progressive de l’État dans la vie privée des individus, il n’y a qu’un pas. Ou trente ans, plutôt. Une génération à peine, un détail, une parenthèse dans une épopée de méfiance des hommes envers les autres hommes. La littérature chez Funder constitue un détour pour mieux venir décrire le quotidien absurde de milliers d’Allemands de l’Est. Stasiland tombe à point, alors que par les temps qui courent, nos contemporains souffrent de ce que je nomme affectueusement le «syndrome Gomery», cette variation contemporaine issue de l’art séculaire cousin de la chasse au sorcières, qui consiste à chercher la (bé)bête noire dans tout ce qui nous entoure, et plus particulièrement sur son territoire de reproduction privilégié, l’espace bureaucratique. Il est de bon ton de fouiner dans la paperasserie en deux ou trois copies roses ou bleues, entre les formulaires glissés subtilement sur le dessus de la pile afin de débusquer les resquilleurs, les abuseurs et les abusés dans la foulée. Remarquez que la «Gomerite» aiguë qui court n’a pas que du mauvais. Il est bon de savoir qu’il existe des gens prêts à tout pour atteindre la vérité, qui est toujours ailleurs, on le sait. Après tout, il n’est pas si loin, le temps où l’on épiait les intimités et censurait les pensées. Parfois, on dirait même qu’on nage encore dedans.

Comble de l’ironie, Stasiland d’Anna Funder n’est pas disponible au Québec. Les rouages de l’édition étant ainsi (dé)réglés, le distributeur québécois des éditions Héloïse d’Ormesson ne l’a tout simplement pas ajouté à son programme printanier. Si l’envie vous prenait toutefois de lire ce bouquin majeur, il faudra le commander en Europe. C’est triste, mais c’est comme ça. Il ne faudrait pourtant pas lancer la pierre au distributeur, qui obéit simplement à des réalités commerciales cruelles et, malgré tout, bien réelles. Car traverser l’océan n’est pas donné. Et quand on franchit une grande eau pour plonger dans une mare de nouveautés moins chères, on réfléchit à deux fois avant de prendre le bateau. À l’heure de l’autoroute de l’information, certains romans doivent encore voyager en pousse-pousse.


Bibliographie :
Profondeurs, Henning Mankell, Seuil, Coll. Cadre vert, 344 p., 31,95$ Lendemains de guerre, Rachel Seiffert, Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons, 356 p., 41,95$ Stasiland, Anna Funder, Éditions Héloïse d’Ormesson, 366 p., prix non disponible
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