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Triste Histoire

Triste Histoire

Par Bernard Arcand, publié le 23/09/2008
Les chapitres de conclusion des ouvrages de Louise Dechêne ont toujours été brefs et l’on dit qu’elle n’avait pas la prétention de réussir à résumer en quelques lignes une recherche scientifique de plusieurs années. On imagine facilement ce qu’elle penserait d’un compte rendu qui aurait une telle ambition. En particulier, lorsque l’ouvrage est de bonne taille (664 pages, dont 49 consacrées aux annexes et 150, aux notes) et, surtout, quand il s’agit d’une œuvre que l’auteure n’a pu compléter avant la fin de sa vie.
Le Peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime français est un témoignage, un beau geste de respect et de solidarité de la part de quatre collègues et anciens étudiants qui ont assemblé les notes de recherche qu’elle avait laissées sur sa table de travail et de nombreuses fiches de lecture, pour ensuite les intégrer aux chapitres déjà rédigés. Le tout forme un ensemble cohérent, quoique dense et parfois complexe. Bien sûr, tous auraient préféré que Louise Dechêne assure elle-même la rédaction de la version finale. Il est heureux que dans un long avant-propos, Thomas Wien trace un fil conducteur des douze chapitres et qu’en conclusion, Sylvie Dépatie et Catherine Desbarats résument l’essentiel de la démonstration.

Le livre s’ouvre sur une histoire de frousse créée par une rumeur: au début de l’hiver 1696, les habitants de la Nouvelle-France paniquent à l’annonce (farfelue) qu’une flotte anglaise est sur le point d’envahir le pays avec au moins quarante vaisseaux et plus de 10 000 hommes. Le livre se termine sur une autre histoire de terreur: en 1759, on est conscient dans les campagnes que les Anglais arrivent, on connaît le récit de la déportation dramatique des Acadiens, tous sont convaincus qu’ils haïssent les French and Indians et qu’ils voudront venger les carnages infligés aux villages de la Nouvelle-Angleterre. Pis encore, ces croyants crédules, depuis toujours assurés par l’Église que leurs guerres étaient saintes, découvrent soudain que Dieu les a abandonnés. Louise Dechêne savait raconter l’histoire comme une série de drames humains et sous sa plume élégante, la guerre, cette inquiétude constante en Nouvelle-France, restera toujours une horreur absolue.

L’argument principal de ce livre suscitera fort probablement les protestations des historiens traditionnels, du fait que l’analyse conteste l’un des aspects précieux de la mémoire collective. Car plusieurs affirment avec conviction que nos ancêtres nés ici, habitants d’un pays neuf et sous influence amérindienne, ont rapidement développé une « personnalité canadienne » (si l’on préfère, un caractère, une mentalité ou même une identité) nouvelle, originale, distincte de celle des immigrants français et fortement marquée par un très net sentiment d’indépendance, un goût prononcé pour la liberté et la contestation des mœurs et valeurs européennes. Ainsi, nous serions différents de ces Français qui ont abandonné leur colonie. À cela s’ajoutent des accusations qui, avec le temps, sont quasi devenues sources de fierté: ces Canadiens étaient paresseux et insoumis, ils respectaient trop peu l’autorité et se montraient, à la guerre, des combattants féroces et imprévisibles. Louise Dechêne cherche à démontrer que cette vision populaire n’est en fait qu’un stéréotype imaginaire largement créé par la littérature de fiction ou par les ennemis de la Nouvelle-France, qui accusaient ses habitants de se comporter à la guerre comme de véritables sauvages, un stéréotype maintenu par ceux qui aiment croire que nos ancêtres étaient des êtres braves et très courageux animés par un fort sentiment d’indépendance.

Au contraire, plusieurs indices portent à conclure qu’il serait plus réaliste de considérer les habitants de la Nouvelle-France comme les opprimés d’un régime colonial de monarchie absolue. De pauvres paysans soumis aux exactions répétés d’un régime dominé par les préoccupations militaires, et qui n’ont jamais cessé de craindre et de préparer la guerre contre un ennemi iroquois ou anglais, sauvage ou protestant, réel ou supposé. Les humbles serviteurs d’un État militaire qui luttait tout autant pour les conquêtes territoriales en Amérique que pour des questions aussi exotiques que la guerre de Succession à la cour d’Autriche. Les premiers Canadiens devaient travailler dur pour assurer leur survie et, par surcroît, payer un tribut à la milice, à l’Église, aux autorités civiles et à la cour de France. Un tribut en chair et en sang quand leurs fils étaient tués à la guerre, un tribut en nature quand ils se privaient de nourriture pour nourrir l’armée ou enrichir le roi. Tout cela encadré dans un régime de crainte de la loi, du roi, des Sauvages, de Dieu et des Anglais. Bref, un peuple fortement soumis aux exactions de la milice comme aux tribunaux militaires. Face à cette surcharge de sacrifices et d’engagements obligatoires, certains ont choisi d’échapper à ce régime répressif en quittant la Nouvelle-France pour aller parcourir ce nouveau continent et devenir immigrants, sinon réfugiés politiques, dans une société amérindienne. On en parle aujourd’hui comme de grands coureurs des bois, de nobles et remarquables oubliés. Mais, de fait, ils furent très peu nombreux. L’immense majorité des habitants d’ici demeurèrent toujours de pauvres et courageux paysans serviles obéissant aux lois du régime colonial.

L’argument est bien mené. Mentionner ici deux ou trois indices de preuve serait faire insulte à l’ampleur de la démonstration. Il faut lire Le Peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime français. Louise Dechêne était très exigeante envers elle-même et elle demande au lecteur de l’accompagner dans son analyse, un effort qui dépasse largement le travail que s’imposent généralement les rédacteurs de discours de nos politiciens chaque fois qu’ils ressentent l’urgence de se prononcer sur le sens véritable de l’histoire du Québec et les leçons qu’il faudrait en tirer.

En six pages à peine, la conclusion prudente rédigée par Sylvie Dépatie et Catherine Desbarats se termine sur un constant dévastateur: la tradition de soumission aux ordres établis du peuple de la Nouvelle-France allait par la suite très bien servir d’autres puissances, les autorités britanniques et l’Église romaine. Les mauvaises langues ajouteraient que leurs descendants ont deux fois dit non à leur indépendance et sont aujourd’hui les plus grands consommateurs au monde d’assurances personnelles. Louise Dechêne nous a quittés, et son Histoire est triste.


Bibliographie :
Le peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime français, Louise Dechêne, Boréal, 666 p., 39,95$ Édition préparée par Hélène Paré, Sylvie Dépatie, Catherine Desbarats et Thomas Wien.
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