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Tiers-monde: le leur et le nôtre

Tiers-monde: le leur et le nôtre

Par Normand Baillargeon, publié le 12/03/2010
L’éminent historien américain Howard Zinn est bien connu du grand public, même francophone, pour son Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours. L’ouvrage, comme son titre l’indique, raconte ce pays en se plaçant du point de vue de son peuple, de ses luttes et de ses espoirs. On le devine, cette manière d’envisager l’histoire est potentiellement très intéressante, notamment parce que la perspective employée invite à corriger des omissions et des distorsions de l’histoire officielle — celle qu’on a parfois caricaturée en disant qu’elle n’était que l’histoire des rois et des guerres.
Fort du succès de son livre, Zinn a créé chez New Press une collection d’histoire populaire qui ambitionne de déployer sur divers autres objets d’étude la perspective qui a fait le succès de son propre travail. Les nations obscures de Prashad est paru dans cette collection en 2007. Il vient tout juste d’être traduit par Écosociété, et on ne saurait trop louer l’initiative de la maison d’édition québécoise, tant sont grands les mérites de l’ouvrage qu’elle nous rend accessible.

D’un tiers-monde … Le mot «tiers-monde» a été créé par Alfred Sauvy en 1952. Les deux premiers mondes sont alors bien connus et identifiés: le premier est celui du capitalisme et de l’économie de marché, et les États-Unis sont son pôle attractif; le deuxième est formé des pays dits socialistes, soumis à l’influence de Moscou. Cependant, les habitants de ces deux mondes ne comptent que pour le tiers de la population du globe! Sauvy baptisera donc, et avec le succès que l’on sait, «tiers-monde» le reste de la planète.

Mais dès lors, c’est presque toujours avec les lentilles, le regard, les préoccupations et les intérêts des autres que ce tiers-monde n’a cessé d’être appréhendé. Prashad nous invite à le voir depuis sa propre perspective. Ainsi envisagé, «le tiers-monde n’était pas un lieu. C’était un projet», écrit-il d’entrée de jeu, ces mots résumant la grande thèse du livre, qui consiste justement à envisager le tiersmonde comme le déploiement d’un projet politique singulier. Ce projet conjugue le refus d’être enfermé dans le dilemme de l’adhésion à l’un ou l’autre des deux grands modèles alors dominants à la grande espérance de trouver, par-delà le colonialisme et l’impéria - lisme vaincus, l’indépendance politique et la coexistence pacifique des peuples — ce que l’auteur appelle un nationalisme internationaliste. Le parcours que propose Prashad est divisé en trois moments — la quête, les écueils rencontrés et les «assassinats» —, eux-mêmes explorés à partir des lieux où se joueront les grands épisodes de l’histoire qu’il raconte: on explore ainsi Bruxelles en 1927, où se tient une rencontre majeure contre l’impérialisme, le Paris de Sauvy et une quinzaine d’autres lieux, jusqu’à New Delhi où, en 1983, on rédige la chronique nécrologique du tiersmonde. Des figures connues et moins connues défilent durant ce parcours (Nasser, Guevara, Castro, Césaire, etc.) en même temps que des organisations (Ligue contre l’impérialisme, Mouvement des non-alignés, etc.) et un grand nombre de temps forts de l’histoire du XXe siècle, souvent scandaleusement oubliés. Les nations obscures est manifestement le fruit d’une longue et patiente recherche. Quiconque a le moindre intérêt pour l’histoire du siècle passé et, plus spécifiquement, pour l’éducation, les réformes, la culture, le droit du travail, les relations internationales, l’économie, bref, pour tout ce qui touche à la vie des habitants des continents dont il est question, y trouvera un grand nombre de faits, de citations, de données, toutes passionnantes et enrichissantes. De plus, et il faut le dire, Prashad est un habile conteur et son ouvrage comprend des portraits et des anecdotes qui en rendent la lecture passionnante.

Prashad, et c’est juste et bienvenu, ne manque pas de chercher également à identifier les causes internes de la débâcle qu’il décrit. Il les trouve en partie dans les aveuglements et insuffisances de ceux qui la portaient, bien sûr. Mais il les trouve aussi dans la puissante conjonction des intérêts du FMI (avec son projet de démantèlement de l’économie et de la souveraineté nationale) et de ceux des forces conservatrices des pays concernés. En bout de piste, ce livre constitue une importante pièce à mettre au dossier de la lutte contre l’eurocentrisme et le «nordocentrisme» et à celui de la recherche d’une histoire plus juste et plus vraie. Avec lui, les nations obscures sortent quelque peu de l’ombre: quand elles seront en pleine lumière, nous y aurons tous gagné.

… à l’autre
On ne le sait que trop: la pauvreté, notamment celle des enfants, sévit toujours de manière dramatique et absolument inacceptable même dans les pays les plus riches. C’est ainsi qu’il existe, au coeur même de ces pays, une sorte de tiers-monde intérieur, que beaucoup d’entre nous ne connaissent guère et dont d’autres ne soupçonnent pas l’existence. Marie- Paule Villeneuve nous convie à explorer un de ces tiers-mondes intérieurs, nommément celui de ces travailleurs forestiers appelés «débroussailleurs», dans Le tiers-monde au fond de nos bois.

Les conditions de travail de ces personnes sont une honte et leur persistance laisse une indélébile tache sur nos institutions et notre conscience collective. Comment est-il possible que de nos jours, ici et maintenant, on puisse devoir payer pour son équipement de travail; qu’on ait à se démener à s’en arracher le coeur du corps dans des conditions dignes d’un camp de concentration et pour des paies auxquelles il arrive même, au début, d’être négatives? Le livre de Villeneuve s’apparente à un récit-reportage, ponctué de touchants portraits, qui nous fait peu à peu pénétrer dans un impitoyable univers, inconnu de la plupart des gens. On y découvre des travailleurs de toutes provenances (des Africains et des Roumains, notamment), les patrons qui les surveillent, le gouvernement qui les laisse tomber, les compagnies qui les exploitent: en un mot, tous les acteurs de cette tragédie à laquelle il serait pourtant relativement facile de mettre un terme, notamment en réglementant les conditions de travail.

À qui vient de lire Prashad, ce pillage de ressources naturelles et cette surexploitation des travailleurs et travailleuses rappelleront quelque chose. En fait, on peut sans risque parier que si Prashad et Villeneuve en venaient à échanger, ils découvriraient bien des points communs entre leurs deux récits, tout comme les peuples que décrit le premier et les travailleurs que décrit la deuxième pourraient apprendre les uns des autres. Faute de mieux, c’est là notre espoir et notre consolation.




Bibliographie :
Les nations obscures, Vijay Prashad, Écosociété, 360 p. | 28$ Le tiers-monde au fond de nos bois, Marie-Paule Villeneuve, Fides, 144 p. | 19,95$
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