Chroniques

Essai québécois

Le libraire - Numéro 80
Prendre parti

Prendre parti

Par Normand Baillargeon, publié le 17/12/2013

Chaque jour, il nous faut prendre parti dans notre vie d’écrivain, dans nos articles, dans nos livres
Jean-Paul Sartre, Situations, II, 1948

Il y a cinquante ans, à l’automne 1963, un groupe de jeunes gens (ils ont le début de la vingtaine) appartenant aux milieux populaires a lancé au Québec une revue qui deviendra aussi une maison d’édition. Son nom? Parti pris. Beaucoup de ces jeunes gens et de ceux qui ont participé au projet sont maintenant bien connus. Ils s’appellent Jean-Marc Piotte, Paul Chamberland, André Brochu, Gaston Miron, Patrick Straram, Pierre Vadeboncoeur… L’aventure ne durera cependant pas très longtemps et Parti pris, « météore dans le firmament culturel et politique québécois », publiera son dernier numéro à l’été 1968, au sommet de sa gloire et de son influence.

Avec ce cinquantenaire, nous arrivons enfin à ce moment, trop longtemps reporté, du retour réflexif sur cette aventure intellectuelle marquante. Entre autres événements, un colloque a eu lieu cet automne, un dossier de la revue Spirale est paru et l’anthologie dont je vais vous parler a été publiée, sous la direction de Jacques Pelletier. Responsable du choix des textes et de leur présentation, Pelletier a accompli un remarquable travail, notamment en resituant la naissance de Parti pris dans son contexte historique, politique et culturel : sa connaissance est en effet indispensable pour bien saisir les prises de position de la revue et comprendre ses ambitions. Ce contexte, c’est crucialement celui de la Révolution tranquille et de la montée des affirmations nationalistes, dans lequel émergent au Québec des publications elles aussi marquantes : Liberté et Cité libre.

Quoique fondée par des littéraires, Parti pris sera bien vite une revue résolument politique, caractérisée par une radicalité qu’elle déploie dans trois directions : le socialisme, le nationalisme et le laïcisme, comme cela est affirmé dès le premier numéro : « Nous luttons, y lit-on, pour un État libre, laïque et socialiste. » Chaque numéro propose un dossier thématique, des textes de création (leur place étant plus importante durant les deux premières années), des chroniques, des sujets d’actualité et des textes polémiques. Pelletier a choisi de regrouper les textes qu’il retient en six ensembles. Le premier réunit des textes définissant les orientations générales de la revue; le deuxième, des analyses de la conjoncture et des prises de position; le troisième, des questions de culture; le quatrième, le combat pour la laïcité; le cinquième, des textes portant sur la littérature; et le dernier, des textes de création. Nous disposons ainsi d’un riche survol de ce qui s’est publié de 1963 à 1968.

Ces textes, inévitablement, reflètent leur époque et en gardent souvent la marque. Il est remarquable, par exemple, que s’il y a peu de textes signés par des femmes dans l’anthologie de Pelletier, leur part y est « plus importante, toutes proportions gardées », comme il le rappelle, que dans la revue elle-même, où « les femmes, occupées à des tâches de gestion et de secrétariat, étaient quasi absentes de la rédaction ». Au total, souligne Pelletier, sur près de 600 textes publiés dans Parti pris, une vingtaine seulement ont été écrits par des femmes.

Mais, par-delà les inévitables transformations sociales, économiques et politiques qui font que nous vivons dans un monde à bien des égards profondément différent de celui des « partipristes », nous ne pouvons manquer d’apercevoir la pérennité de certaines valeurs et des combats qu’elles inspirent. C’est vrai bien entendu de la question de la laïcité, qui est en ces heures d’une grande actualité. Mais c’est vrai aussi du socialisme et du nationalisme et de bien d’autres aspects de l’héritage de Parti pris, qui a été reçu et enrichi par de nombreux légataires, comme le rappelle Pelletier. L’influence de la revue se fait ainsi d’abord sentir sur les acteurs de la révolte de mai 68; puis, de manière plus diffuse, sur la contre-culture des années 70 et notamment sur la revue Mainmise; ensuite, bien entendu, sur différentes tendances du marxisme au Québec; sur la variante autogestionnaire et libertaire au sein de la gauche québécoise, par exemple sur la revue Possibles fondée par Gabriel Gagnon et Marcel Rioux.

« De manière plus générale, mais aussi plus feutrée, poursuit Pelletier, Parti pris va également inspirer les groupes populaires et politiques qui se situent dans la mouvance “indépendance et socialisme” », et la perspective qu’il a défendue se reconnaît dans Québec Solidaire et jusque dans le Printemps érable, dont les protagonistes « renouaient en effet, sans trop le savoir, avec une tradition qui ne cesse de faire retour, redonnant ainsi des existences successives à une revue qui, à travers ces métamorphoses, demeure toujours bien vivante ».

Une dernière trace de Parti pris dans le champ culturel mérite d’être soulignée : c’est son rôle de précurseur dans le recours au joual dans notre littérature, ceci s’étant joué plus particulièrement par la publication du roman de Jacques Renaud intitulé Le cassé, qui suscite à l’époque une profonde polémique dans le milieu littéraire et culturel, une polémique qui en est aussi, en bout de piste, une profondément politique. Cette anthologie, réalisée de main de maître par Pelletier, est précieuse pour bien des raisons et notamment parce qu’elle tire d’un relatif oubli des textes importants qu’elle fera connaître à une nouvelle génération qui y trouvera, nous pouvons en être certains, de quoi alimenter sa propre réflexion et son désir de transformer la vie et de changer le monde.

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