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Le plus meilleur pays au monde

Le plus meilleur pays au monde

Par Mira Cliche, publié le 18/06/2008
Le lancement du livre Noir Canada, publié chez Écosociété par Alain Deneault et le collectif Ressources d’Afrique, devait avoir lieu le 11 avril dernier. La veille du jour J, la compagnie minière Barrick Gold envoyait une menace d’injonction aux auteurs et à l’éditeur. L’entreprise estimait que le résumé du livre publié sur le site d’Écosociété contenait des allégations mensongères, notamment au sujet de mineurs qui auraient été enterrés vivants dans le cadre d’un conflit avec la compagnie…
Prudente, Écosociété a d’abord repoussé la date de sortie du livre. Mais ayant mûrement réfléchi aux implications de cette publication, les éditeurs ont décidé de procéder, estimant que céder à la menace aurait porté atteinte à la liberté d’expression et à la démocratie. Deux semaines plus tard, Barrick Gold a mis ses menaces à exécution: la compagnie réclame 6 millions de dollars en dommages à Écosociété et aux auteurs en plus de demander une injonction permanente sur ces derniers.

Noir Canada n’est pourtant pas une charge à fond de train contre Barrick Gold, qui n’est qu’une des nombreuses compagnies citées dans le livre. Le principal motif de l’ouvrage est simplement d’informer les Canadiens sur les activités de certaines compagnies minières et pétrolières en Afrique, compagnies dont ils sont susceptibles de posséder des actions, notamment dans des REER.

«En fait, on avance trois propositions, résume Alain Deneault. La première est politique: il faut amener les autorités publiques à se montrer contraignantes, à forcer l’application d’un code minier responsable. La deuxième est juridique: nous souhaitons que les entreprises qui ont commis des crimes en sol africain soient passibles de poursuites au Canada. La troisième est économique: les Canadiens doivent exercer des pressions sur les entreprises par le biais de campagnes et de mobilisation individuelles ou collectives.» Si seulement 10% des Canadiens appelaient leurs courtiers pour s’assurer que leurs fonds de pension ne contiennent pas d’actions d’origine douteuse, note Deneault, les entreprises crapuleuses en sentiraient les effets.

La définition canadienne de l’amitié
Globalement, Noir Canada affirme que l’implantation en Afrique de compagnies minières et pétrolières «canadiennes» (c’est-à-dire basées au Canada, cotées dans une Bourse canadienne ou bénéficiant de fonds principalement canadiens) a parfois des conséquences humaines, environnementales et économiques néfastes. Or, grâce à la permissivité juridique du Canada et à la complaisance des autorités canadiennes et africaines, ces entreprises n’ont pas toujours à assumer la responsabilité de leurs actes.

Noir Canada révèle ainsi au grand public ce que les experts savent déjà: certaines compagnies ne respectent pas les normes environnementales minimales, contribuant ainsi à la dégradation d’écosystèmes et au mauvais état de santé de populations entières. Qu’il s’agisse de poussières contenant du cyanure (utilisé dans l’extraction de l’or), de sources d’eau contaminées, de terres inondées par des barrages électriques ne profitant pas aux populations locales ou d’expropriations injustifiées, les exemples sont aussi nombreux que révoltants. Noir Canada révèle également que certaines entreprises entretiennent des conflits armés dans les régions où elles s’implantent en contribuant notamment à armer des groupes rebelles. Au fil du livre, le lecteur réalise que la corruption des institutions de plusieurs pays africains a servi de sésame à de nombreuses compagnies, canadiennes ou autres.

Le phénomène ne se limite certes pas à l’Afrique, mais «il y a un malaise particulier autour de ce continent, explique Alain Deneault. Il y a d’abord l’idée reçue, plus ou moins latente, que le continent africain est d’une certaine manière congénitalement pauvre. Ensuite, le Canada est perçu comme l’ami de l’Afrique, à qui il offrirait constamment son aide. Enfin, il y a ce fait bien connu des gens qui s’intéressent à la Bourse: les compagnies canadiennes implantées en Afrique s’enrichissent — s’enrichissent immensément. Mais personne ne tente de relier ces trois faits».

C’est en 1998, en lisant La Françafrique de l’économiste français François-Xavier Verschave, qu’Alain Deneault a commencé à s’intéresser activement aux rapports entre l’Afrique et les pays du Nord: «Jusqu’à ce moment, j’étais comme tout le monde: je sentais bien qu’il y avait un problème avec l’Afrique et que les pays du Nord devaient y jouer un rôle, mais je ne saisissais pas clairement les mécanismes qui les liaient.» Verschave, avec qui il a par la suite correspondu et collaboré, a permis à Alain Deneault de comprendre la situation. C’est donc dans la continuité de son œuvre que s’inscrit Noir Canada, dont le titre est d’ailleurs inspiré de trois ouvrages de l’économiste décédé en 2005 (Noir silence, Noir procès et Noir Chirac).

Quand le sol se dérobe sous vos pieds
Créé et animé par Alain Deneault depuis 2006, le collectif Ressources d’Afrique, composé d’une dizaine de personnes travaillant bénévolement, a soutenu l’auteur dans ses recherches et tout au long du processus d’écriture. Les membres de cette équipe de chercheurs universitaires ne sont pas allés en Afrique et n’ont pas eux-mêmes enquêté auprès des compagnies et des populations touchées. Ils se sont contentés de rassembler les informations contenues dans des documents déjà rendus publics.

Ces documents sont malheureusement innombrables, comme en témoigne le solide appareil de notes qui appuie chaque affirmation faite par Deneault et le collectif: «On savait qu’il y avait quelque chose à creuser, mais nos recherches ont pris une ampleur qu’on n’avait pas anticipée. On a vraiment eu l’impression que le sol se dérobait sous nos pieds. À mesure que notre travail avançait, on découvrait à quel point la collaboration du Canada à certains problèmes africains était vaste et combien les données et les faits “incriminants” étaient nombreux et faciles à trouver. Les entreprises ont d’autres versions des faits, des versions officielles qu’on a aussi reproduites dans le livre. Mais il est très peu probable que, dans l’ensemble du monde, des journalistes, des universitaires, des experts et des ONG aient fait les mêmes constats, déploré les mêmes choses, et qu’ils se soient tous trompés.»

D’ici à ce que les minières et les pétrolières admettent leurs torts, Alain Deneault et ses collègues iront rejoindre les rangs des journalistes et des chercheurs traînés en cour pour avoir voulu débattre en public des actes de l’entreprise privée…


Bibliographie :
Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Alain Deneault avec Delphine Abadie et William Sacher, Écosociété, 352 p., 34$
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