Chroniques

Essai québécois

Le libraire - Numéro 90
La nouvelle barbarie

La nouvelle barbarie

Par Normand Baillargeon, publié le 08/09/2015

Connaissez-vous les quatre cavaliers de l’athéisme? Ainsi nommés en clin d’œil aux quatre cavaliers de l’Apocalypse, ces quatre auteurs ont publiquement, de manière résolue et sans complexes, défendu l’athéisme. Les trois premiers, Daniel Dennett, Richard Dawkins et Christopher Hitchens ont tous été traduits en français; mais jusqu’à présent, le quatrième, Sam Harris, ne l’était pas encore.

C’est désormais chose faite, puisque les Éditions Cardinal ont eu l’heureuse idée de faire paraître en notre langue sa Letter to a Christian Nation, devenue La Bible de l’athéisme.

C’est un livre idéal à donner à qui voudrait se familiariser avec ce qu’on appelle parfois le néo-athéisme. Court (une centaine de pages), il a été écrit en réaction aux lettres vengeresses et souvent haineuses reçues par Harris à la suite de la publication de son premier livre sur la religion. L’ouvrage est essentiellement dirigé contre le christianisme en lui-même, mais aussi en tant qu’il occupe une si grande, si prestigieuse et, aux yeux de Harris, si dangereuse place dans la vie américaine – en particulier dans sa vie politique.

Harris cite de troublants sondages (dévoilant par exemple que 44% des Américains croient que Jésus reviendra d’ici cinquante ans et que 53% sont créationnistes) et soutient, avec arguments, passion et éloquence, que les croyances religieuses sont non seulement fausses et incompatibles avec la science, mais qu’elles sont aussi souvent nuisibles, dangereuses, immorales, en plus de constituer un terrain fertile pour des atrocités de toutes sortes. Ce réquisitoire est en certaines pages particulièrement mordant, notamment quand Harris commente des passages de la Bible ou des Dix Commandements.

Je ne pense pas qu’un ouvrage de ce type, très militant et sans compromis aucun, puisse convertir, si je peux user de ce mot, une croyante ou un croyant à l’athéisme et au rationalisme que défend Harris. Mais il sera aux yeux de l’athée convaincu un intéressant vade-mecum et fera sans doute réfléchir les autres.


***

Jean Larose, un essayiste et un romancier qui a notamment enseigné la littérature à l’Université de Montréal, s’est fait plus rare ces dernières années. Le voici de retour avec Essais de littérature appliquée, un ouvrage qui réunit des textes – certains brefs – parus ici et là depuis une vingtaine d’années.

Le territoire couvert est vaste. On y traite, entre autres et tour à tour, de cinéma québécois et américain; d’essayistes (Gilles Marcotte, André Malraux); de multimédia; de poètes (Paul Chamberland, Gaston Miron, Rimbaud); d’éducation; de nationalisme et de ce qu’il est advenu du Parti québécois.

Larose a la plume incisive, un percutant sens de la formule et un réel talent d’écrivain. Il les met ici au service d’une description passablement noire et acerbe du projet nationaliste et de la culture au Québec. Au bout du compte, Larose décrit et décrie un recul de la culture générale littéraire et humaniste et nous enjoint de la préserver au moment où elle lui paraît menacée.

Il me semble que, bien souvent, on trouverait sans trop de mal des contre-exemples au diagnostic posé; la défense de la haute culture pour tous n’est pas incompatible avec une appréciation plus sereine de cette part de la culture populaire ou même commerciale qui la mérite et qui, en certains cas, pourrait bien être la haute culture de demain – comme ce fut indéniablement le cas hier. Mais il n’est pas non plus nécessaire de toujours partager avec l’auteur ce qu’on pourra, faute de mieux, appeler un certain élitisme qui anime ces pages pour ne pas admettre aussi que, bien souvent, elles nous disent manifestement quelque chose de juste et d’important qu’il serait dramatique de ne pas prendre en considération.

L’essai que Larose consacre à Paul Chamberland est sur ce plan emblématique. Il soutient que la salutaire révolte des poètes comme Rimbaud contre l’insignifiance bourgeoise a désormais été récupérée par la culture marchande et par une contre-culture de consommation qui débouche (trop souvent?) sur un conformisme rebelle. « Désormais, la rage barbare de tout casser sert l’industrie du spectacle. »

C’est dans les pages qu’il consacre à l’éducation que Larose me semble être le plus percutant et le plus précieux. Le voici en 2001, déplorant que l’on ait, « peu après l’adoption de la loi 101 et en contradiction avec son esprit, retiré à la littérature française [et bientôt québécoise] son rôle de guide exemplaire dans la transmission de la langue aux nouvelles générations et aux immigrés »; le voici encore se désolant de « l’imposture de l’évaluation scolaire » et de ces « correcteurs contraints d’appliquer des barèmes aberrants afin de diplômer des illettrés », tout cela témoignant du « véritable jdanovisme qui règne en pédagogie ». Larose parle même à ce propos de « négligence criminelle ».

L’ouvrage s’ouvre sur le souvenir de ce moment où, en 1972, à six heures du matin, le jeune Larose croise René Lévesque à Montréal sur une rue Sherbrooke déserte. C’est que la question nationale occupe une place importante dans la réflexion de Larose, et le diagnostic posé, qui s’appuie sur celui posé sur la nouvelle barbarie, est sévère. « Le Canadien français était un épais complexé; le Québécois est un épais sans complexe, écrit-il, parce qu’il vit de la langue et qu’il la fait vivre, […] l’écrivain est plus sensible que d’autres à sa désaffection [...]; dans l’histoire du mouvement pour l’indépendance du Québec, le recul du français de désir coïncide avec le triomphe illusoire qui nous a fait régresser du projet – nous avons un pays à construire – à l’autosatisfaction – on est beau comme on est. L’appel au dépassement historique se rengorge en complaisance lyrique pour l’identité québécoise telle qu’elle. Ainsi s’explique peut-être l’absurde contradiction qu’au Québec, dans les médias et jusqu’au sommet de l’État, la défense de la langue française s’accompagne d’une parfaite indifférence au parler tout croche, au parler n’importe comment, en somme à ce français aliéné contre quoi […] toute une époque de notre culture et René Lévesque lui-même s’étaient dressés. »

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