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La catastrophe qui vient n’est pas un destin

La catastrophe qui vient n’est pas un destin

Par Normand Baillargeon, publié le 15/02/2011
David Suzuki est un des scientifiques et des activistes les plus connus et les plus appréciés au Canada. Cette enviable réputation, il la doit à des travaux de génétique, qui ont surtout marqué le début de sa carrière, puis à ses remarquables efforts de vulgarisation de la science et de sensibilisation à l’écologie — la série The Nature of Things restant un grand moment sur ces deux plans, tout comme la fondation qui porte son nom.
The Nature of Things Il arrive à des professeurs d’université sur le point de prendre leur retraite de donner ce qu’on appelle leur dernière conférence, qui est l’occasion de synthétiser, au bénéfice de tous, le savoir, mais aussi la sagesse, acquis durant leur carrière. C’est précisément ce que Suzuki nous propose dans Ma dernière conférence. La planète en héritage.

L’ouvrage, qui mêle joliment souvenirs personnels et considérations théoriques, s’ouvre sur le big-bang et l’apparition de la vie sur Terre, puis de ces premiers humains vivant de chasse et de cueillette, faibles sans doute, mais bénéficiant de ce prodigieux avantage que nous procure «cet organe de deux kilos logé dans notre boîte crânienne». Grâce à lui, nous sommes devenus une «superespèce», laquelle, depuis peu, a transformé en profondeur son rapport à notre planète, où nous nous sommes assuré une inégalée, mais aussi terrifiante position de domination: notre poids démographique, l’accroissement de nos capacités technologiques aux effets parfois aussi néfastes qu’inattendus, notre surconsommation (entre autres), laissent sur la Terre une «empreinte humaine visible en avion à des kilomètres d’altitude» et que Suzuki décline comme autant d’aspects d’une crise, «réelle», «imminente», ayant de dramatiques effets sur la terre, l’air, le feu (l’énergie solaire), l’eau et la biodiversité.

Suzuki décrit ensuite ce danger comme une opportunité, celle de prendre une autre voie, même si les institutions dominantes (les États, les corporations) s’y opposent au nom de la sacro-sainte croissance économique, qui est une impasse. Il propose ensuite une vision pour l’avenir dans laquelle, essentiellement, il suggère que la science corrobore cette vision du monde, qui est celle de peuples
autochtones et pour laquelle, en quelque sorte, nous ne sommes pas seulement organiquement liés à l’environnement, mais nous sommes celui-ci. À partir de cet éloge des «sociétés traditionnelles», l’ouvrage prend, me semble-t-il, une tonalité nouvelle, évoquant tour à tour l’amour, la «biophilie», l’esprit, avec des accents où peut s’entendre l’écho d’un certain mysticisme de la nature, qui laissera certains sur leur faim.

Mais il serait injuste de dire que Suzuki en reste là, et son ouvrage démontre parfaitement qu’il n’ignore rien des processus politiques et idéologiques qui sont à l’œuvre. D’ailleurs, tout récemment, en 2008, à l’Université McGill, il a causé un certain scandale en incitant les étudiants présents à demander, pour «crime intergénérationnel», l’incarcération des politiciens (à Ottawa et Edmonton, notamment) qui ne tiennent pas sérieusement compte dans les politiques qu’ils avancent des données scientifiques relatives aux changements climatiques.Cette recommandation nous amène à l’ouvrage de Christian Nadeau qui, justement, propose un bilan précis, et pas seulement sur le terrain de l’écologie, de l’œuvre d’un politicien canadien: Stephen Harper.

Nadeau, qui enseigne la philosophie politique à l’Université de Montréal, ouvre son livre sur ces mots: «Comme bon nombre de gens vivant au Canada, j’ai honte du gouvernement actuel. J’ai honte et je suis consterné par toutes les actions qui ont été commises en notre nom et qui continueront de l’être.» Le ton est donné et le reste de l’ouvrage, à mes yeux, justifie amplement cette ouverture.

Le sous-titre de son livre évoque une «révolution conservatrice» et l’association de ces mots peut surprendre — sauf si on se rappelle le parti «progressiste-conservateur». Mais cette expression est au cœur de ce que le philosophe a à dire.

Nadeau rappelle en effet qu’il existe une philosophie
conservatrice en politique, attitude de révérence envers le passé qu’il s’agit de préserver et de méfiance envers les grands bouleversements. Pour moi, c’est le mot de Lucius Cary (1610-1643) qui la résume le mieux: «Si un changement n’est pas nécessaire, alors il est nécessaire de ne pas changer.» Mais nos nouveaux conservateurs, eux, œuvrent bien pour une révolution dans les mœurs, la culture, les valeurs.

Le bilan que dresse Nadeau de leurs actions est aussi documenté que terrifiant, et il a le grand mérite de rafraîchir notre mémoire parfois défaillante et de rappeler que depuis son énoncé à la conférence à la Société Civitas, un programme se déploie, inexorable. On y retrouve, entre autres, le recours antidémocratique à la prorogation, des nominations idéologiques, des attaques au libre choix et des visées de criminalisation de l’avortement, de la propagande et du contrôle de l’information, le créationnisme, l’anti-écologisme, la torture, des relents d’homophobie et d’antiféminisme, de la
répression et j’en passe.

L’apathie, le désintérêt des citoyens pour la chose publique est l’une des principales armes de ces idéologues, qui aimeraient bien muer les citoyens des démocraties en simples spectateurs. Pour les combattre, comme le dit Nadeau, «nous devons sortir de notre douillette indifférence». Sa pensée rejoint ici celle de Suzuki et nous rappelle que les horreurs annoncées ne sont aucunement un destin et que nous pouvons agir pour les éviter. Un excellent ouvrage, donc, dont la lecture, qui est un geste citoyen, est très chaudement recommandée.

Je ne me permettrai qu’un bémol, mais que je pense important. Ces néoconservateurs dont Nadeau souligne avec raison qu’ils n’ont rien à voir avec les conservateurs traditionnels, n’ont rien à voir avec eux non plus sur le plan économique, et ils ne souhai­tent pas non plus un État minimal et une économie de libre marché: leur État fort est au service des corporations.


Bibliographie :
Ma dernière conférence. La planète en héritage, David Suzuki, Boréal, 142 p. | 14,95$ Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, Christian Nadeau, Boréal, 168 p. | 19,95$
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