Chroniques

Essai québécois

Les libraires - Numéro 97
L’économie expliquée aux citoyens

L’économie expliquée aux citoyens

Par Normand Baillargeon, publié le 24/10/2016

Vous en conviendrez, j’en suis certain, puisque c’est une évidence : il n’est pas possible de prendre position sur un bon nombre de débats et d’enjeux, parmi les plus importants qui nous concernent aujourd’hui en tant que citoyennes et citoyens, si on ne comprend pas grand-chose à l’économie.

Mais la discipline est vaste, austère et pas toujours facile à comprendre. Elle est même divisée en écoles, voire parfois en chapelles, dont il arrive même qu’elles se transforment en think tanks qui affirment sur la place publique des choses diamétralement opposées.

Il n’est pas facile au néophyte de s’y retrouver.

Je voudrais vous suggérer cette fois deux ouvrages très clairs, très pédagogiques et complémentaires qui justement se proposent d’outiller le citoyen désireux de comprendre les problèmes économiques du monde qu’il habite et de juger des diverses solutions que les uns et les autres mettent de l’avant pour les résoudre.

L’économie pour tous
Le premier est le fruit de la collaboration entre un journaliste à l’économie et un universitaire.

Le journaliste est Gérald Fillion, un homme qui à mes yeux accomplit un travail pédagogique remarquable à Radio-Canada : et c’est sans surprise qu’on apprend qu’il est « le journaliste le plus cité au Québec quand il est question d’économie ». L’universitaire est François Delorme, qui enseigne à l’Université de Sherbrooke.

Ce qu’ils nous offrent, c’est ni plus ni moins qu’un dictionnaire citoyen des concepts-clés de l’économie, ceux que l’on a de bonnes chances d’entendre au téléjournal ou de lire dans le journal, mais sans toujours les comprendre ou mesurer leur possible impact sur les politiques publiques.

Depuis « assouplissement quantitatif » (eh, oui, cela existe…) jusqu’à « vieillissement », en passant par les incontournables « austérité », « fonds de travailleurs », « Grèce », « inégalités » et « retraite dorée », ce ne sont pas moins de 60 concepts qui sont ainsi définis.

Chaque fois, on apprécie ce souci d’être clair et compris, mais aussi de montrer, partout où cela est souhaitable, que les concepts exposés font l’objet de débats qui sont certes intellectuels, mais aussi, bien souvent, politiques, et donc doublement de nature à susciter la polémique.

Arrêtons-nous par exemple à ce concept d’austérité, dont il est inutile de dire à quel point il est présent dans la conversation démocratique et lourd d’impact sur nos vies.

Les auteurs rapportent divers points de vue sur la question, rappellent ce fait trop peu connu qu’une étude ayant beaucoup servi à justifier l’imposition de politiques d’austérité comprenait de graves et inexcusables erreurs de simple calcul, reviennent sur les positions d’économistes éminents, mais hétérodoxes (comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz), avant de conclure que nous voici peut-être dans un débat sans fin – et ainsi ne pas conclure à votre place.

Prenons ensuite le concept de salaire minimum.

On propose une présentation de faits pertinents, on rappelle l’existence d’un débat, on pointe vers des données trop peu connues – en l’occurrence des travaux qui montrent que, contrairement à la position orthodoxe, l’augmentation du salaire minimum peut avoir un effet positif sur l’emploi. Et on conclut que, cette fois encore, c’est un choix de société qui s’offre à nous.

On pourra toutefois avoir envie d’approfondir ces débats internes à l’économie et de mieux comprendre leur impact, qui a été considérable, sur la vie politique internationale depuis plusieurs décennies.

Pour cela, je suggère de compléter la lecture de ce livre en lisant celui, vraiment remarquable, que nous propose Ianik Marcil.

Les dessous de l’économie pour tous
Marcil, économiste de formation et intellectuel public, se penche ici, pour les mettre à nu, sur ces mystifications rhétoriques par lesquelles un certain discours économique, dit néolibéral, volontairement obscur ou fallacieusement simple, impose une vision partiale, mais aussi paralysante pour le public des décisions économiques.

Il distingue deux grandes catégories de ces mystifications : les métaphores et les trompe-l’œil, lesquels nous font prendre un faux pour le réel, un peu comme « ce faux marbre peint sur un mur de gypse ».

L’ambition de Marcil est grande : montrer qu’il est possible de « se réapproprier le discours sur l’économie et de transformer l’organisation de notre vie économique ».

Il commence, en une vingtaine de pages qui sont parmi les plus accessibles que je connaisse sur le sujet, en rappelant par quelles voies, depuis 1938, s’est peu à peu imposée une conception néolibérale de l’économie par laquelle fleurissent ces désolants trompe-l’œil et métaphores que nous servent de peu scrupuleux « passagers clandestins » – c’est là encore une métaphore de l’économie qui désigne la personne qui profite d’un avantage, souvent un bien commun, sans payer sa, nouvelle métaphore, juste part.

Chacun de nous devrait connaître tout cela : le colloque Lippmann de 1938, à Paris; la fondation de la Société du Mont-Pèlerin, en 1947; la fin, en 1971, du système de Bretton Woods; la consécration de von Hayek et de Friedman par le prix Nobel (ce n’en est pas un…) d’économie, l’arrivée au pouvoir de Thatcher et de Reagan et le consensus de Washington, en 1989.

Ayant établi les concepts qu’il entend utiliser et le contexte historique de l’émergence de son objet (le néolibéralisme), Marcil procède à l’examen et à la critique des mystifications que véhiculent ces passagers clandestins. Je devrai me contenter d’en énumérer quelques-uns : la main invisible; l’abus des mathématiques; l’homo œconomicus; la juste part et le bon père de famille (comme on l’a entendue, celle-là, qui permet un sophisme de fort calibre!); les trésors de guerre et le doux commerce; et quelques autres encore.

Ces pages sont lumineuses et on voudrait, cette fois encore, que chacun se fasse un devoir de les lire, pour le plaisir de ne pas s’en laisser conter, d’abord, mais aussi en raison de ce qui est en jeu à travers elles : rien de moins que, par cette réappropriation du discours, contribuer à redonner au citoyen son rôle de participant actif et informé de la prise de décision politique.

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