Chroniques

Essai québécois

Les libraires - Numéro 98
Du cirque à la philosophie

Du cirque à la philosophie

Par Normand Baillargeon, publié le 12/12/2016

Je vous propose cette fois l’autobiographie d’un des fondateurs du Cirque du Soleil puis, dans un tout autre registre, les interventions publiques d’un philosophe soucieux de la bonne tenue de la conversation démocratique et bien décidé à l’enrichir.

Le Cirque raconté par un de ses fondateurs
Gilles Ste-Croix est venu au monde en 1949, en Abitibi.

En un sens, il vient par cela d’une autre planète : il est né dans une minuscule maison construite par son père, un colon qui ne sait ni lire ni écrire, une maison sans électricité (elle arrive, c’est un événement, en 1955), sans radio, dans un Québec sans soins de santé publics, sans le système scolaire qu’on connaît, dans un monde où règnent la religion, la pauvreté et, majoritairement, le manque d’instruction.

Puis la modernité s’installe, avec la Révolution tranquille. Ste-Croix voit les Beatles à la télé (1964), finit son secondaire, et part quelques années à Vancouver, où il vit l’aventure hippie typique (naissance d’une enfant comprise) : diverses expériences de travail, LSD, sensibilité écologique, avec en prime une dose d’ésotérisme. En 1974, après cinq ans dans l’Ouest, il rentre au Québec.

C’est alors la vie de commune, la naissance de trois enfants avec une nouvelle compagne et l’importante découverte des échasses, pour cueillir des pommes! Il quitte la commune et, inspiré d’une troupe américaine, monte un spectacle sur Alexis le Trotteur avec un certain Guy Laliberté, qu’il vient de rencontrer.

Les principaux éléments qui vont donner naissance au Cirque du Soleil sont alors en place et c’est cette extraordinaire aventure que Ste-Croix nous fait revivre, avec ses spectacles qui feront le tour du monde, les rencontres qu’ils favorisent (Paul McCartney, notamment…), le succès phénoménal qui s’ensuit. On apprend au passage, entre autres choses, que le Cirque a bénéficié de subventions publiques (il ne faudrait pas l’oublier…) et qu’il a permis à un grand nombre de créateurs de chez nous de se faire un nom et de gagner leur vie (il ne faudrait pas l’oublier non plus…). Au total, une lecture agréable qui dresse le portrait d’un homme sympathique et d’une aventure réellement exceptionnelle.

Aux dernières nouvelles, Ste-Croix sortait de sa retraite pour devenir conseiller artistique de Céline Dion et travailler à développer une comédie musicale sur la vie de la célèbre chanteuse.

Je ne serais pas étonné que le succès soit au rendez-vous…

Un philosophe inquiet, mais optimiste
Jocelyn Maclure est professeur de philosophie à l’Université Laval. Vous avez peut-être croisé son nom, si ce n’est pour un de ses ouvrages théoriques (dont un cosigné avec l’éminent Charles Taylor), du moins pour les nombreux textes qu’il a longtemps fait paraître dans le blogue de L’actualité. Ce sont certains d’entre eux, parfois retravaillés, qu’on retrouve, avec quelques autres textes, dans son livre Retrouver la raison.

Comme le laisse soupçonner ce titre, Maclure est inquiet de l’état de notre conversation démocratique et il veut, en y prenant part – et c’est tout à son honneur –, montrer que la philosophie peut contribuer à assainir le débat public et à clarifier, au bénéfice de chacun, les enjeux qui s’y discutent.

Ce diagnostic et le remède philosophique qu’il demande font l’objet de la première partie du livre, qui en décline ensuite quatre autres portant chacune sur divers aspects d’un grand enjeu social et politique : l’éthique et le droit; la justice sociale; notre grand débat sur la laïcité; enfin, la récurrente et délicate question de l’identité nationale à l’heure de la diversité et de la mondialisation.

Je me réclame moi aussi volontiers du Siècle des Lumières, de ce « réalisme rationaliste » qui inspire Maclure, et je suis aussi très sensible (vous le serez également) à la clarté de son écriture, à ses qualités de vulgarisateur et à la grande quantité d’informations qu’il nous présente. Ce livre est traversé de la volonté, sensible, de prendre part au débat public en philosophe et il est de ce point de vue riche et fort apprécié.

Il va sans dire que l’on sera sans doute, comme moi, en désaccord avec certaines des positions que défend Maclure. Il me semble que c’est justement là une des raisons de plus de le lire : écrivant clairement et rigoureusement, il nous force à confronter nos convictions à des argumentaires solides devant lesquels on doit bien souvent réviser ses positons si on veut les maintenir, ce qui les rend plus solides encore, ou bien, ce qui peut aussi arriver, les abandonner.

Parmi les sujets sur lesquels bien des lecteurs seront le plus souvent amenés à réfléchir en lisant ce livre, notons la question de la laïcité (que Maclure souhaite ouverte, alors que d’autres, dont moi, la souhaitent « tout court »), celle du nationalisme (Maclure est quelque chose comme un postnationaliste pour qui le Québec est une « nation normale ») et la nécessité alléguée pour l’État de financer les écoles privées (qu’il réfute).

En ce qui me concerne, parmi les sujets sur lesquels Maclure m’a fait cogiter, je nommerai la critique qu’il formule de la gauche radicale (Maclure est un social-démocrate de la gauche réformiste) et sa position sur la liberté d’expression, en particulier sur le blasphème et la critique de la religion en général.

Mais est-il besoin de préciser que les pages qu’il consacre à ces sujets sont parmi celles où j’ai le plus appris et que j’ai le plus appréciées de ce livre, dont je recommande chaudement la lecture?

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