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Essai québécois

Les libraires - Numéro 101
Deux essais sur des sujets graves

Deux essais sur des sujets graves

Par Normand Baillargeon, publié le 02/06/2017

Le physicien Normand Mousseau et le journaliste Serge Truffaut nous aident à réfléchir sur deux sujets graves et importants : la lutte contre le réchauffement climatique et certaines des terribles conséquences de nos institutions économiques. Il se trouve que les deux sujets sont liés l’un à l’autre…

Certains essais abordent directement des questions graves et urgentes. Quand ils le font bien, ces ouvrages, qui en quelque sorte sonnent l’alarme, sont très précieux pour la conversation démocratique et on souhaiterait donc qu’ils soient lus du plus grand nombre.

C’est le cas des deux remarquables livres dont je veux vous parler cette fois.

Mousseau et les mythes sur le climat
Normand Mousseau est un physicien qui a non seulement signé de nombreux ouvrages sur les ressources énergétiques, mais qui a aussi coprésidé la récente Commission sur les enjeux énergétiques du Québec.

Son expertise scientifique se double donc d’une familiarité avec le politique, et cela le place merveilleusement bien pour faire le préoccupant constat qu’il avance dans Gagner la guerre du climat. Le voici : ce n’est pas par manque de technologie ou de connaissances scientifiques que l’on perdra cette guerre, si nous la perdons, mais d’abord pour des raisons politiques. Sachant que cette guerre est un des plus grands défis qui attend l’humanité, la leçon de Mousseau doit être entendue.

Il la décline en déboulonnant douze mythes, entièrement ou partiellement faux, qui circulent sur le climat.

En voici quelques-uns : la réduction des émissions de gaz à effet de serre améliorera immanquablement notre qualité de vie; le Québec est un leader de l’énergie verte; l’hydroélectricité est le pétrole du Québec; la lutte aux changements climatiques passe d’abord par la voiture électrique; il suffirait d’établir un prix sur le carbone.

Chaque fois, Mousseau énonce clairement le mythe, puis il le démonte.

Prenez la voiture électrique.

Si on atteint en 2020 l’objectif de 100 000 voitures électriques, cela représentera seulement 2 % du parc automobile et 0,1 % des émissions de GES : bref, à peu près rien. Mousseau rappelle de plus que le transport routier ne représente que 27,28 % des émissions de GES – et les véhicules dits de promenade 23 % : bref, un petit quart de celles-ci. Conclusion : la voiture électrique n’est pas la panacée que l’on pourrait croire et, à elle seule, ne fera pas gagner la guerre au climat.

Mousseau procède de même pour onze autres mythes. Il est chaque fois aussi clair et informé que convaincant et la thèse centrale du livre – les politiques que nous poursuivons ne sont pas à la hauteur du défi qui nous attend – est solidement établie.

En conclusion, Mousseau dégage des stratégies d’action plus prometteuses, en nous demandant par exemple de penser de manière globale, systémique, à la question du climat, indissociable entre autres des questions du vieillissement de la population, de la protection de l’environnement et du maintien d’emplois de qualité. Il préconise aussi de favoriser la participation de la population. Mais à le lire, il est alors très clair que si la solution est politique, elle n’est pas non plus facile à définir et encore moins à mettre en œuvre.

D’autant que le huitième mythe que Mousseau déboulonne nous met en garde contre l’idée qu’il suffirait, pour gagner la guerre du climat, de s’en remettre au marché en fixant un prix sur le carbone. Cela, montre-t-il, est nécessaire, mais c’est aussi insuffisant. Et le marché, à lui seul, ne peut tout régler, même si on tend si souvent aujourd’hui à s’en remettre aveuglément à lui.

Le deuxième livre dont je veux vous parler aborde justement cette idée de marché, et ce, à partir de la grave crise qui a frappé nos économies en 2008.

Truffaut fait l’anatomie d’un désastre
Serge Truffaut a longtemps couvert l’économie au Devoir, où il a été éditorialiste. Son essai Anatomie d’un désastre rassemble, en moins de 300 pages, une formidable quantité de précieuses connaissances que tout le monde devrait maîtriser sur le fonctionnement de nos économies et ses fréquents dérapages dramatiques.

Pour comprendre la crise de 2008, Truffaut a l’heureuse idée de remonter jusqu’à ses causes, qu’il trouve dans des positions philosophiques et économiques de penseurs comme A. Rand, M. Friedman et F. Hayek et dans des politiques adoptées par R. Reagan, M. Thatcher et, chez nous, B. Mulroney. Elles seront appliquées par divers acteurs, comme le bien connu Alan Greenspan aux États-Unis, et par des institutions, comme Goldman Sachs ou JP Morgan. Il nomme ce qu’ils ont tous ensemble mis en place « capitalisme stalinien », ce qui en bout de piste me semble aussi dur que juste.

Truffaut montre clairement comment la déréglementation (pour ne pas dire la démolition) du système financier qui avait été mise en place après la crise de 1929, en particulier par l’administration Roosevelt, a engendré de l’instabilité économique et produit un système injuste pour tant de gens – mais pas pour les institutions financières décrétées « too big to fail », dont l’État, et donc le public, sauve la mise au besoin.

Au Canada, tout cela se joue sous Mulroney, en 1987. Truffaut écrit qu’« en moins de dix ans, les banques canadiennes [auront] fait main basse sur l’ensemble, ou presque, des activités financières ».

Ce livre vous fait entrer dans les coulisses d’un monde peu connu et qui est une véritable jungle. Il vous fait rencontrer des acteurs qui préfèrent souvent l’ombre à la lumière, et il vous aidera à mettre des mots sur des réalités qu’on soupçonne parfois, mais aussi sur d’autres dont on n’a généralement, hélas, pas la moindre idée.

L’élection de Donald Trump n’annonce rien de bon selon l’auteur, qui n’hésite pas à parler d’une « conception barbare du monde », qui « déshumanise ». « Nous en sommes là, écrit-il : l’État a accordé des centaines de milliards au sauvetage de Goldman Sachs, JP Morgan et compagnie mais pas un kopeck aux cent mille citoyens de Flint, au Michigan, qui subissent depuis des années les conséquences terribles pour la santé d’une gestion criminelle de la distribution de l’eau, qui avait été remise entre les mains du privé ».

Capitalisme stalinien…

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