Chroniques

Essai québécois

Le libraire - Numéro 73
De vifs débats intellectuels se profilent : tant mieux!

De vifs débats intellectuels se profilent : tant mieux!

Par Normand Baillargeon, publié le 30/10/2012

Les dernières élections laissent apercevoir un Québec toujours divisé, mais cette fois selon des lignes de partage partiellement inédites dans l’espace public : la gauche et la droite, tout comme le conservatisme, le nationalisme et même un certain radicalisme s’y affirment et se déploient de manières nouvelles et plus marquées que jamais.

Dans le monde des idées, on assiste à de semblables transformations du paysage intellectuel. C’est ainsi que là où une certaine gauche, de tendance plutôt marxisante, a longtemps été hégémonique, on trouve désormais une plus grande diversité de tendances par lesquelles, notamment, le nationalisme se redéfinit en croisant divers courants conservateurs dont la présence et l’influence sont des données aussi nouvelles qu’indéniables.

Figures du nationalisme conservateur
Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture, deux penseurs et militants identifiés à la gauche, ont entrepris un repérage de cette présence nationaliste et conservatrice dans le paysage intellectuel et médiatique québécois. (Avertissement : l’honnêteté m’oblige à préciser qu’il y a dans les deux clans en présence des personnes pour lesquelles j’ai un profond respect — et en certains cas de l’amitié.)

Leur thèse est la suivante.

Après le référendum de 1995, un nationalisme jusque-là pluraliste et érigé sur la langue comme critère d’appartenance, a cédé la place à un nationalisme « néoconservateur » qui constitue désormais une sorte de « réseau intellectuel hégémonique » au sein des universités et de l’espace public.

Les auteurs admettent que ce groupe n’est pas homogène; mais, par-delà cette diversité, ils repèrent d’importants traits largement communs, dont : une certaine valorisation nostalgique du passé; la critique des Lumières et/ou de la modernité, notamment de son incarnation dans la Révolution tranquille; l’insistance sur le rôle prééminent des idées en histoire, au détriment des conditions économiques; la méconnaissance des méthodes des sciences sociales auxquelles on préfère un certain idéalisme méthodologique.

Piotte et Couture consacrent six chapitres à autant de figures de proue de ce courant : Joseph Yvon Thériault, Jacques Beauchemin, Éric Bédard, Marc Chevrier, Gilles Labelle et Stéphane Kelly. Leur conclusion est double.

Pour commencer, ces six auteurs prôneraient une conception de l’histoire, de la démocratie et de la conversation collective qui exclut les voix progressistes, les minorités, les luttes et les revendications de reconnaissance : en un mot toutes ces choses perçues comme des obstacles à l’expression d’un « nous » national. Ce faisant, on occulte de ce passé si cher aux néoconservateurs une part dont la mémoire doit absolument être préservée : celle de luttes et de combats pour la liberté et la démocratie, dont les patriotes sont un parfait exemple.

Ensuite, ces néoconservateurs auraient recours à diverses « stratégies » (« le populisme tactique »; « un court-circuit de l’évaluation scientifique de leurs analyses »; « une posture de maître du sens de la nation ») favorisant, à l’aide des revues, des centres de recherche et des publications, la pénétration du monde des idées et de l’espace public pour y faire avancer leurs thèses, dans ce dernier cas avec la collaboration d’alliés comme Mathieu Bock-Côté et quelques autres.

L’ouvrage est savant; il est aussi polémique. Certaines des personnes ici critiquées trouveront sans doute le propos de leurs détracteurs insuffisamment nuancé, refuseront de reconnaître un quelconque calcul conspirationniste dans leur travail et soutiendront que Piotte et Couture amalgament des positions fort différentes les unes des autres. Il faut espérer qu’elles auront l’occasion de présenter leur contre-argumentaire, idéalement dans un ouvrage, ce dont bénéficieront et la vie intellectuelle et la conversation démocratique au Québec.

En attendant cette éventuelle réplique, le deuxième titre dont je veux vous parler donne une indication de la direction que pourrait prendre ce contre-argumentaire. Certains des auteurs que critiquent Piotte et Couture s’y penchent justement sur les patriotes.

Les patriotes revisités
Ouvrage savant réunissant une dizaine de textes solides, La culture des patriotes se penche sur les idées qui ont animé les patriotes. Qu’ont-ils lu? Quelle formation ont-ils reçue des institutions qu’ils ont fréquentées? Où et à quoi se sont alimentées leurs critiques et leurs revendications? Qu’est-ce qui a nourri l’idéal qu’ils ont proposé? Quels auteurs, classiques ou modernes, sont leurs références de prédilection?

Ce ne sont là que quelques-unes des questions abordées dans ce collectif qui donne à découvrir, entre autres surprises, sous la plume de Marc Chevrier, les références à Aristote dans la pensée de Papineau.

Piotte et Couture verront sans doute dans nombre de ces textes la marque de cet idéalisme qu’ils déplorent; d’autres y verront un apport significatif à notre connaissance d’un épisode majeur de notre histoire et à l’élucidation de ce « républicanisme » des patriotes.

Sur la stupidité
Je m’en voudrais pour terminer de ne pas au moins signaler la sortie du malicieux petit livre de l’économiste Carlo M. Cipolla (1922-2000)  sur la stupidité.

Ironiste à la Swift, l’auteur avait publié en 1988 ce court texte qui fait irrésistiblement penser au Principe de Peter. S’inspirant de la théorie des jeux, Cipolla distingue quatre catégories de gens, selon ce qui résulte de leur rencontre avec autrui (ou la collectivité). L’intelligent fait deux gagnants : lui et autrui; le naïf fait un gagnant (autrui) et un perdant (lui-même) — Cipolla reconnaît que des individus appelés pacifistes ou altruistes peuvent, pour des raisons éthiques, choisir d’appartenir à cette catégorie —; le bandit fait quant à lui un gagnant (lui-même) et un perdant (autrui); quant au stupide, vous l’avez deviné, il fait deux perdants.

Cipolla entreprend ensuite de décrire, avec verve et espièglerie, les cinq lois de la stupidité : la dernière affirme ce que les quatre premières invitent à conclure, à savoir que « l’individu stupide est le type d’individu le plus dangereux ».

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Essai québécois
  4. De vifs débats intellectuels se profilent : tant mieux!