Chroniques

Essai québécois

Le libraire - Numéro 82
Alerte rouge : c’est la science qu’on assassine

Alerte rouge : c’est la science qu’on assassine

Par Normand Baillargeon, publié le 10/04/2014

Dans un livre que je tiens pour extrêmement important, le journaliste Chris Turner dresse un effrayant bilan des politiques poursuivies par le gouvernement Harper en matière de science et de recherche scientifique.

Le sujet, il est vrai, est désormais quelque peu connu du grand public, en particulier pour deux raisons.

La première est qu’en juin 2010, les conservateurs au pouvoir à Ottawa ont aboli le questionnaire détaillé obligatoire du recensement, saccageant par là un outil de travail indispensable pour Statistique Canada et, partant, pour faire des choix éclairés de politiques publiques; la deuxième est que les scientifiques canadiens ont pris la rue en grand nombre, le 10 juillet 2012, pour dénoncer le sort fait à la science au pays, donnant ainsi le rare spectacle de manifestants en sarrau.

Ces scientifiques réagissaient à la loi budgétaire omnibus C-38, adoptée en juin de la même année. Elle complétait le désastre amorcé depuis longtemps avec le retrait du Canada du protocole de Kyoto, l’abrogation de la loi canadienne sur l’évaluation environnementale, sans oublier, comme le rappelle Yves Gingras en préface, le fait qu’en 2008 les conservateurs avaient nommé au poste de ministre d’État à la Science et à la Technologie un… chiropraticien qui semble opposé à la théorie de l’évolution! Le ton était donné.

L’implacable accumulation de faits que réunit Turner a le grand mérite de montrer l’étendue du désastre. Motivé par des considérations politiques et économiques à très courte vue, et au mépris des données environnementales probantes, on coupe dans les agences, les laboratoires et les groupes de recherche dont les résultats pourraient nuire à l’ordre du jour conservateur; on en ferme carrément d’autres; on réécrit des lois; on dérégule; on ment; on range dans le tiroir de l’oubli des résultats d’études qui ne font pas notre affaire; on ferme des bibliothèques; on resserre à un point inouï les communications des scientifiques travaillant pour le gouvernement, allant jusqu’à les faire chaperonner lors des colloques internationaux et à contrôler ce qu’ils et elles peuvent dire en public et au public. Les pratiques vont si loin, en fait, que la prestigieuse revue Nature s’en est offusquée.

Si vous pensez que cela n’est dommageable qu’aux scientifiques, à leurs emplois et à leurs travaux, détrompez-vous : vous feriez en ce cas une erreur colossale. Car ce qui est en jeu ici, j’oserais même écrire ce qui est essentiellement et surtout en jeu ici, c’est la possibilité même, pour la conversation démocratique et les politiques publiques qui en résultent, d’être éclairées par ces indispensables lumières que la science, et bien souvent elle seule, est en mesure d’y apporter.

Turner le sait bien, et il rappelle à quel point sont colossaux les enjeux du pari que fait Harper, celui qu’il pourra museler la science. Il écrit : « Voici ce que deviendra notre pays si Harper gagne son pari […] un Canada diminué; un pays méprisable, borné, où l’on craint les questions ouvertes et la science spéculative. Un pays […] isolé et inquiet, abonné à une prospérité aussi superficielle que fragile. Un pays fermement opposé à tout progrès sur la question essentielle du XXIe siècle, sur le plus grand défi de notre temps : comment concilier notre appétit féroce en énergie avec l’immense danger que constitue cette boulimie pour notre planète et son climat? »

Gingras, en préface, rappelle qu’un des manifestants de 2012 portait une pancarte sur laquelle était écrit : Pas de science = pas de preuve = pas de vérité = pas de démocratie. Difficile de mieux résumer les enjeux que Turner nous demande de méditer.

Ceci dit, pour que cet indispensable canal de communication qui va de la science aux citoyens soit efficace, deux impérieuses conditions doivent être respectées.

La première est que la science soit libre, c’est-à-dire que les scientifiques puissent librement chercher et communiquer les résultats de leur recherche; la deuxième, que les citoyens comprennent ce dont les scientifiques parlent quand ils s’adressent à eux ou que leurs résultats sont rapportés. On l’a vu : le gouvernement Harper a tout fait pour que la première de ces conditions ne soit pas remplie; et on peut, comme moi, avoir de sérieux doutes sur la capacité de notre système d’éducation à cultiver en chacun la connaissance de la science et l’intérêt pour celle-ci et à faire ainsi en sorte que la deuxième condition soit respectée…

Mais c’est là, il est vrai, une autre histoire…

***

Dans un tout autre registre, j’ai lu, avec beaucoup de plaisir je dois le dire, l’ouvrage de Raymonde Beaudoin consacré à la vie dans les camps de bûcherons d’autrefois, cette « page méconnue de notre histoire ».

Il s’agit manifestement là d’un ouvrage fait par amour et avec tendresse pour un monde et un mode vie révolus, mais que ressuscite pour nous l’auteure, qui a vécu un an dans un camp de bûcherons avec ses parents et créé avec eux, en 1983, un spectacle sur la vie dans les chantiers.

Je fais le pari que peu de familles, au Québec, n’ont pas eu au moins un membre qui a été sur les chantiers forestiers : dans les années 40, ils étaient en tous les cas plus de 30 000 hommes à monter dans le bois. Ce livre, richement illustré par des photographies, comprenant un glossaire, des recettes, des chansons et des nomenclatures de toutes sortes, lui rappellera des souvenirs et permettra à tous les autres de se faire une idée, sans doute très juste, de ce à quoi pouvait ressembler la vie de ces gens isolés du reste du monde. En refermant ce livre, vous saurez, sinon tout, du moins beaucoup de choses, de la construction des camps, du vocabulaire des bûcherons, des activités des cooks, des showboys, des mesureurs et des autres travailleurs du camp, du charroyage, de la drave et de bien d’autres sujets encore.

« J’ai voulu, écrit l’auteure, rendre hommage à tous ces hommes qui ont travaillé d’une noirceur à l’autre, sans jamais reculer devant l’énormité de leur tâche ». Mission accomplie.

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Essai québécois
  4. Alerte rouge : c’est la science qu’on assassine