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Qui tue?

Qui tue?

Par Gil Courtemanche, publié le 01/09/2001
Depuis que nous écrivons l’histoire, les épopées, les biographies et les manuels célèbrent les actions des grands de ce monde: Alexandre le Grand, César, Guillaume le Conquérant, Charles-Quint, Napoléon. Qu’ils aient anéanti des populations entières, bouleversé des sociétés et des civilisations ne fut pas retenu contre eux en tant que fautes. On parlait d’excès, d’erreurs ou même, parfois, d’ambitions démesurées. Ils n’avaient surtout pas commis de crimes puisqu’ils se confondaient avec la nation qu’ils incarnaient, et que les nations ne commettent pas des crimes. Les nations conquièrent.
Puis vint Nuremberg, procès de vaincus tenu par des vainqueurs, mais procès quand même. Dans les formes, avec des règles de preuve et des droits à la défense. Ce fut le tout petit début de la fin de l’impunité des grands. Puis vinrent le Tribunal pénal international et l’inculpation de Pinochet par une juge espagnole, la condamnation pour génocide de quatre Rwandais par un tribunal belge et l’arrestation de Milosevic. Nous avons commencé à demander collectivement qui tue aujourd’hui et de plus en plus nous nommons les assassins.

Qui tue? Voici la question que pose et à laquelle répond Nesroulah Yous qui en 1997 vivait à Bentalha, une banlieue d’Alger. Pourquoi parler de Qui a tué à Bentalha?, paru il y a presque un an? Parce que ce livre a eu peu d’échos ici et parce que chaque jour je lis: «massacre en Algérie» dans les journaux et que chaque jour nos idiots de médias répètent la phrase d’agence de presse: «massacre attribué à des islamistes». Or, comme le me disait un de mes amis, ancien réformateur et ministre algérien, «tout le monde tue en Algérie». Il y eut quatre cents morts dans le massacre de Bentalha pendant qu’à quelques centaines de mètres, des contingents de l’armée ne bougeaient pas mais semblaient plutôt observer, apprécier, évaluer et, pourquoi pas, appuyer. Le récit est celui d’un homme qui, lorsqu’il s’installe dans cette banlieue maudite, ne croit pas vraiment que son gouvernement peut tuer ses citoyens, l’histoire d’un homme un peu naïf politiquement et qui est prêt à croire que toutes les exactions de l’époque sont le fait des islamistes. Ce récit détaillé d’un témoin du massacre nous mène dans le pire des désespoirs, celui de découvrir qu’un gouvernement peut, pour discréditer des ennemis, commettre les mêmes crimes que lui. Durant le pire du massacre, Yous réalise soudainement que depuis le début de l’opération, un hélicoptère tourne au-dessus de Bentalha. Les islamistes ne possèdent pas d’hélicoptères. L’appareil survolera la scène du massacre durant toute son horrible durée. J’ai rencontré quelques survivants de Bentalha lors d’un séjour en Algérie. Tous confirment la version de ce livre: c’est l’État algérien qui a tué ses citoyens à Bentalha.

L’histoire fourmille d’ironies, la plus grande étant probablement le Prix Nobel de la paix qui fut attribué à Henry Kissinger, conseiller à la sécurité nationale, puis secrétaire d’État de Richard Nixon. Kissinger a plus tué que fait la paix et, à ce titre, selon le journaliste britannique Christopher Hitchens, il devrait être accusé de crimes contre l’humanité. Certains juristes en Europe ont même demandé sans succès à l’orgueilleux et suffisant Américain de témoigner. Hitchens, dans Les crimes de monsieur Kissinger, étale assez de preuves pour qu’on puisse très posément, sans être anarchiste, gauchiste ou marginal, être d’accord avec lui. Kissinger a tué, non pas seulement des soldats, ce qui serait normal dans la conduite d’une guerre, mais des civils totalement innocents au Laos et au Cambodge. Kissinger poussait même son exercice du pouvoir mégalomaniaque à choisir lui-même les cibles des bombardements illégaux dans ces pays sans tenir compte de la forte densité de population civile. Qui tue? Des hommes aussi respectés que Kissinger qui, si on y regarde bien, n’est qu’un criminel comme Mom Boucher... en pire.

Qui tue? Si nous nous posons la question froidement, les réponses nous effraient. Parfois des hommes que nous aimons et élisons. Ils tuent par négligence, par ignorance, par ambition ou encore au nom d’un principe. Ce qui est encourageant, c’est que nous commençons à poser cette question et que progressivement les barrières de politesse institutionnelle s’effondrent. Et si les plus grands assassins de la planète étaient précisément ceux qui prétendent sauver l’humain de toutes ses vicissitudes? C’est la question effrayante que nous pose l’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud dans son essai Le principe d’humanité, un livre exceptionnel dont la lecture nous condamne à réfléchir, mais aussi à craindre l’avenir que nous réserve la science.

«Ce qui est en cause, dit d’emblée Guillebaud, ce n’est pas seulement la «survie de l’humanité»... mais bien en chacun de nous la persistance de l’humanité de l’homme.» Cette humanité, c’est la croyance qui fonde toutes nos civilisations: l’exclusivité de l’humain qui n’est ni animal, ni végétal, ni minéral, mais humain même s’il participe dans sa composition à tous ces règnes. C’est cette foi dans le «principe d’humanité» qui fait que nous ne considérons pas le génocide du Rwanda comme un événement d’un processus évolutif ou le résultat de comportements moléculaires mais comme une aberration humaine. Quelques-uns ne sont pas de cet avis, et ce sont souvent les techno-scientistes que les médias glorifient.

La globalisation dont nous parlons sans cesse est composée de trois révolutions, l’économique, l’informatique et la génétique. Elles sont consignées et étudiées dans les médias dans des sections différentes comme si elles n’avaient aucun lien entre elles. Or, dit Guillebaud, elles sont non seulement reliées, mais l’une nourrit et accélère l’autre. Le résultat est potentiellement apocalyptique. L’homme doté de l’informatique, motivé par le profit et capable de manipuler, de breveter et d’exploiter le vivant, chacune de nos molécules, cet homme qui est le futur prix Nobel détruit l’humanité qui existe en nous. Il remplace nos jugements moraux par des réactions chimiques, nos affections par des rencontres moléculaires, nos antipathies par des combinaisons génétiques. Cet homme autrefois aurait été un monstre, aujourd’hui il trône dans les laboratoires, se pavane à la télévision et souvent fait figure de sauveur de l’homme dont il est en train de détruire son essence même, l’humanité. Guillebaud rappelle une chose essentielle qu’il faut sans cesse répéter dans cette époque de triomphalisme du scientisme: nous ne sommes pas que des molécules.


***


Qui a tué à Bentalha? Algérie, chronique d’une guerre annoncée, Nesroulah Yous, La Découverte/Cahiers libres
Les crimes de monsieur Kissinger, Christopher Hitchens, Saint-Simon
Le principe d’humanité, Jean-Claude Guillebault, Seuil
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