Chroniques

Essai étranger

exclusif au web
Les maux de l’Afrique

Les maux de l’Afrique

Par Jocelyn Coulon, publié le 08/01/2007
L’Afrique est notre mauvaise conscience. Elle reste le continent le plus pauvre, le plus sous-développé. Toutes les expériences politiques et économiques s’y sont brisé les dents. Elle rejette toutes les greffes. À titre d’expert en développement, le Montréalais Robert Calderisi a parcouru le continent noir pendant 30 ans afin d’y apporter aide et espoir. Il en revient déçu. L’Afrique s’enfonce, du moins le pense-t-il. Pourquoi? Et est-ce une cause perdue?
Longtemps, l’Afrique fut la terre des mirages. Elle a fait rêver tous les commerçants et les explorateurs à la recherche des mines du roi Salomon et de richesses fabuleuses. Les cartes géographiques des XVIe et XVIIe siècles reflètent ces fantasmes. Les Européens y décrivent des empires immenses, des royaumes multiples, des fleuves d’or, des terres prospères, des rois légendaires. Pourtant, ces figures de merveilles ne correspondent nullement à la réalité. Elles sont la plupart du temps inventées. À l’époque, personne n’explore le continent noir. Les Européens vivent dans ses marges, le long des côtes et s’aventurent rarement à l’intérieur. En 1733, le poète Jonathan Swift tourne en ridicule les affabulations de son temps lorsqu’il écrit que «sur les cartes d’Afrique, les géographes remplissent les blancs avec des images de sauvages; et sur les collines inhabitables, ils placent des éléphants à défaut de villes.» Les quelques courageux à s’aventurer dans les forêts tropicales découvrent un monde délabré et miséreux: les guerres tribales dévastent des régions entières, les maladies fauchent les habitants, la nature est capricieuse et cruelle, l’esclavage n’est pas qu’une invention des Blancs ou des Arabes et soumet des peuples entiers. Il y a bien de l’or au Ghana, des terres arables en Afrique australe et des épices ici ou là, mais l’eldorado est ailleurs.

L’échec de l’aide
Le tableau n’est pas joli, mais le mythe persiste. Les Européens vont s’y accrocher. Au XIXe siècle, c’est la course folle en Afrique pour se tailler des empires et propager la «civilisation». On débat encore aujourd’hui pour savoir si l’entreprise de colonisation a été un succès ou un échec. Au milieu du XXe siècle, l’Europe, exsangue après les dévastations de la Seconde Guerre mondiale, accorde l’indépendance à une cinquantaine d’États africains. Tout est neuf: le président, l’aéroport, l’hymne national, le grand hôtel pour les étrangers. C’est la fête. Elle ne durera pas. Les nouveaux chefs érigent leur pays en domaine personnel. L’aide au développement afflue, mais dans leurs poches ou pour financer des routes qui ne mènent nulle part. La démocratie est un vain mot et un ornement sur les emblèmes officiels.

Un demi-siècle plus tard, le temps des bilans est venu. L’Afrique est-elle mieux, maintenant libérée du joug des colons? Robert Calderisi ne le croit pas. N’ayez crainte, il ne regrette pas le passé: il constate, tout simplement. L’Afrique est le seul continent où la pauvreté s’accroît. La plupart des guerres en cours s’y déroulent. Les infrastructures s’effondrent. Les richesses sont pillées. Calderisi sait de quoi il parle et se montre très critique des politiques occidentales envers le continent noir. Seulement voilà: l’Occident ne peut être ici seul en cause. Sinon, pourquoi la Corée du Sud, satellite américain, plus pauvre que le Ghana en 1960, est-elle devenue une puissance économique?

L’auteur a une réponse et offre des solutions. Les Africains, écrit-il, sont aujourd’hui responsables de la plupart des problèmes de leur continent. Ils doivent cesser de lier leurs malheurs aux effets combinés de l’esclavage, du colonialisme, de la guerre froide, de la dette et des politiques des organisations internationales, et analyser leur comportement comme leaders politiques, entrepreneurs, intellectuels, citoyens, afin d’y trouver les causes de la situation actuelle. Et ces causes sont multiples: démocratie lacunaire et manque de transparence, mauvaise gestion, corruption, culture de la dépendance, indifférence par rapport à l’économie, népotisme, autre système de valeurs. Face à ce tableau, que faire? Calderisi propose dix «mesures concrètes» pour changer l’Afrique — notamment la réduction de moitié de l’aide apportée à certains pays, le renforcement des infrastructures et des voies de communication, ainsi que la création de comités de citoyens chargés de surveiller les politiques gouvernementales et les accords internationaux.

Une lueur d’espoir
On ne pourra pas reprocher à l’auteur de se contenter de critiquer. Il offre aussi une lueur d’espoir. Pourtant, l’analyse de Calderisi prête flanc à la critique. On aurait aimé, par exemple, qu’il consacre quelques lignes aux causes naturelles des problèmes en question. Nous, les Occidentaux, saisissons mal les particularités physiques, sanitaires et climatiques auxquelles les Africains font face au quoti-dien. Certains maux de l’Afrique dépassent les comportements humains et trouvent une partie de leur explication dans le gigantisme du territoire, la persistance des maladies infectieuses et les caprices de la nature. Avec cela à l’esprit, on est à même de mieux comprendre la complexité et la dureté de la vie sur le continent.

Il y a des jours où on se demande sérieusement si l’Occident peut encore quelque chose pour l’Afrique. Et si oui, ne doit-on pas aussi craindre que ses conseils ou ses interventions n’accentuent les dysfonctionnements, les lignes de fracture? Pendant cinquante ans, nous avons imaginé une Afrique. L’aide que nous déversions, les idéologies que nous exportions, les modèles de développement que nous vantions n’étaient-ils en fin de compte que de nouveaux fantasmes projetés sur le continent noir, comme ceux des commerçants et des explorateurs d’autrefois? Certains dirigeants et intellectuels africains ont profité de notre aveuglement volontaire pour nous manipuler. À ce jeu, nous avons tous perdu. Il faut maintenant tisser à nouveau les relations entre l’Afrique et l’Occident et laisser les Africains tracer le chemin de leur renouveau. L’ouvrage de Calderisi, malgré ses limites, a le mérite de dresser un bilan et de suggérer des pistes. Avec
prudence et sans illusions.


Bibliographie :
L’Afrique peut-elle s’en sortir? Pourquoi l’aide publique ne marche pas, Robert Calderisi, Éditions Fides, 373 p., 29,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Essai étranger
  4. Les maux de l’Afrique