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Lectures d’été : Un brin de philosophie

Lectures d’été : Un brin de philosophie

Par Gil Courtemanche, publié le 01/06/2001
Pour les gens d’hiver que nous sommes, paraît-il, l’été est le temps de la détente, de la légèreté et des vacances. Comme si rien de cela n’existait dans le froid et la neige ! Mais jouons le jeu et admettons, comme le font d’ailleurs la plupart des éditeurs, que l’été n’est pas propice aux lectures sérieuses, que le soleil nous distrait de la réflexion, que les terrasses hégémoniques interdisent le sérieux. D’ailleurs, lorsque percent les premières tulipes et que fleurissent timidement les plates-bandes, l’amateur d’essais se sent abandonné et délaissé comme ces gens réfractaires au soleil qui se réfugient sous les arbres pour en quêter l’ombre.
En cette période toute dédiée aux lectures d’été, des briques qui sont à la littérature ce que sont les blockbusters au cinéma s’empilent sur les tables et les étagères consacrées aux nouveautés. On a parfois l’impression que ces sagas épiques, toujours amoureuses et parfois empreintes de mystères, sont conçues pour accompagner le bruissement de vagues douces qui viennent mourir à nos pieds. Ce n’est pas une impression, c’est un fait industriel, une opération de mise en marché. Il existe des livres d’été et des livres d’hiver.

Le lecteur qui ne veut pas plier devant cette dictature des saisons littéraires se trouve totalement dépourvu quand la bise disparaît. Les colonnes des journaux parlent de polars et de sagas. Il se retrouve sans guide. Pas un seul essai à moins qu’il ne soit scandaleux, genre « kiss and tell » ne titille les critiques. La liste des meilleurs vendeurs ne nous oriente pas plus en cette période de l’année.

Les essais disparaissent de la compilation des best-sellers, sauf ceux qui sont consacrés à l’interminable et permanent « travail sur soi » qui fait la fortune des éditeurs de psychologie populaire et qui transforme les lecteurs en autant de Pénélope accros. Alors pourquoi ne pas faire preuve d’abandon et de liberté et, dans son choix, se laisser guider aveuglément par son libraire ou encore le hasard d’un titre intrigant ?

C’est ce que j’ai fait récemment, dépourvu de balises que j’étais et de valeurs sûres ou déjà connues. Un libraire que je fréquente un peu m’a fait découvrir plus qu’un livre : toute une collection de beaux petits livres aussi originaux dans leur présentation que dans leur contenu. Il s’agit de la collection d’essais publiée par les Éditions Allia. De courts textes anciens ou modernes, généralement irrévérencieux ou provocateurs comme Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, écrit dans la prison de Sainte Pélagie en 1883. Ce militant communiste qui ne mâche pas ses mots a parfois des intuitions remarquables : « En présence de cette double folie des travailleurs de se tuer de surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. » Les marxistes ne se sont pas toujours trompés.

Un autre libraire que je rencontrais pour la première fois m’a dit : « Je ne l’ai pas lu, mais c’est un philosophe qui écrit dans le cahier des livres du Monde (…) assez conservateur, mais original et intelligent. » Il parlait de Roger-Pol Droit qui vient de publier un livre charmant et intelligent, léger et profond, chose rare en nos jours. 101 Expériences de philosophie quotidienne devrait mettre en faillite tous les papes et papesses de la pop psychologie en faillite, de même qu’une foule de thérapeutes et de psys écartelés permanents du moi et du sur-moi. Il s’agit bien de cent un petits exercices qui, de prime abord, ont tous l’air plus idiots les uns que les autres, mais qui cachent dans leur apparente désinvolture plus de leçons que tous les livres des Éditions de l’Homme. En voici quelques-uns tels que proposés par l’auteur en forme de mode d’emploi :

Se provoquer une douleur brève
Durée : quelques secondes
Matériel : aucun
Effet : retour sur terre.

Marcher dans le noir
Durée : quelques secondes
Matériel : une pièce noire
Effet : dépaysant.


et enfin,

Apercevoir une femme à sa fenêtre
Durée : quelques secondes
Matériel : au hasard
Effet : rêveur


Petites leçons de choses, grandes leçons de vie. Voilà peut-être le premier livre de pop philosophie, une nouvelle école selon laquelle la réflexion sur l’existence en termes simples et compréhensibles est à la portée de tous parce qu’après tout, nous sommes très peu à être philosophes, mais si nombreux à réfléchir sur le sens de la vie sans nous en rendre compte.

Enfin, un autre truc pour découvrir : se laisser attirer par un titre. Quand, perplexe devant un étalage de titres tous plus édifiants les uns que les autres, j’ai vu Manuel du politiquement correct, j’ai saisi le livre comme si depuis longtemps je cherchais désespérément un antidote à cette maladie pernicieuse qui pourrit l’Amérique du Nord mais aussi un peu l’Europe occidentale. Le livre de Vladimir Volkoff ne constitue peut-être pas l’antidote, mais le diagnostic effraie. À juste titre car cette maladie qui veut que nous soyons tous également malades, que le noir ne soit pas noir et le rouge d’une autre couleur qu’il ne faut pas désigner, tout cela pour nier la diversité qui serait source de discrimination, cette maladie nous atteint tous pernicieusement. Nous y pensons à deux fois avant de dire « aveugle » et balbutions « handicapé visuel ». Les fous n’existent plus, ni les criminels.

Admirer constitue une forme de péché consacrant la supériorité de l’un sur un autre. Le premier est le dernier, l’un est l’autre. Les gardiens de prison n’existent plus, ils sont devenus « agents du système correctionnel ». La rectitude politique veut nier toutes les différences innées pour les remplacer par toutes les égalités construites intellectuellement. Dans le monde du politiquement correct, il ne peut exister de matches de hockey à moins qu’ils ne se terminent toujours pas un score nul.

Pour illustrer l’absolue perversion de l’esprit qui règne maintenant dans les milieux progressistes nord-américains, je vous cite quelques définitions de Volkoff qui s’est glissé dans la peau d’un politiquement correct :

Absolu : dans la vision politiquement correcte des choses, il n’y en a pas.

Admiration : l’admiration n’est pas politiquement correcte, parce qu’elle admet qu’il existe des inégalités entre les personnes, les œuvres, les causes, les idées.

Âgisme : néologisme encore rare en français, mais dont il faut songer à généraliser l’usage. Le mot est calqué sur l’américain « agism ». lui-même imité de « sexism ». L’âgisme consiste à prendre acte des différences d’âge entre les humains. Il est politiquement incorrect.


Vous me direz que j’exagère. Non. Des intellectuels américains soutiennent qu’il faut interdire dans les cours d’école le ballon-chasseur car ce jeu humilie les perdants.


***


Le droit à la paresse, Paul Lafargue, Allia
Manuel du politiquement correct, Vladimir Volkoff, Du Rocher
101 expériences de philosophie quotidienne, Roger-Pol Droit, Odile Jacob/Philosophie
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